« Nous avons les mêmes idées, les mêmes goûts, disait Leveil. Nous différons par le talent, non par l’intention. Quelque chose reste à dire que nous dirons mieux si nous sommes unis : notre voix sera plus forte, elle portera plus loin, elle se répercutera en échos plus nombreux, mais il faudra de la discipline, de la suite dans les idées et surtout de l’ardeur.
— L’ardeur, interjeta Vernon, j’en fais mon affaire !
— Précise, Leveil, dit sèchement Silas qui s’impatientait.
— Eh bien… fondons une revue. »
Un long silence, d’abord, pour se donner l’air de réfléchir, de peser le pour et le contre, mais ensuite, une approbation unanime.
Nous étions très émus, nous ne le cachions pas et, tout de suite, comme l’on court au plus pressé, nous cherchâmes un titre à cette feuille où devaient fleurir nos rêves. Leveil proposa : la Jeune Revue, or nous n’étions plus des gosses ; Morin : Paroles dans la Brise, que personne ne comprendrait ; Landoux : les Cahiers d’Art, ce qui parut pompier ; Silas : Etudes, où l’on vit une fausse indication, enfin moi : Notre Revue, qui fut jugée bébête et de sonorité trop maigre…
« Attention ! mes amis, reprit Landoux. Pour faire une revue, avant le titre, il faut de l’argent. »
Cette constatation, par son évidence même, jeta un froid. On fit le compte des petites sommes qu’il nous était possible d’apporter nous-mêmes, des carottes dont seraient grevées nos familles, des abonnements que nous espérions obtenir.
« Dans ces conditions, déclara Landoux, l’entreprise me semble possible. »