Mais le titre !… Comment fonder une revue sans lui donner un titre ? Laisserions-nous l’enfant de notre jeunesse errer anonyme par le vaste monde, et non reconnu ?
Seul Vernon n’avait encore rien dit.
« Un titre ? s’écria-t-il soudain, la voix chaude, le regard brillant ; ce titre devra indiquer nos aspirations, le sens de notre essor… Je vous propose : Azur. »
Et cela fut si bien dit, avec tant de chaleur, que le vocable Azur rallia tous les suffrages.
Durant le reste de la séance, nous ne fîmes plus rien d’utile ; nous nous félicitions l’un l’autre, en nous jurant une éternelle amitié, gagée sur Azur, bien entendu, et surtout nous parlions du glorieux avenir auquel Azur était réservé, à la façon des parents qui dessinent à l’avance la vie de leur progéniture au berceau.
Trois mois plus tard, Azur paraissait sur vingt pages de format modeste, chez un imprimeur bonhomme que Landoux avait su convaincre après de longs débats. Vernon croyait qu’il se jetterait à notre cou en signe de gratitude, mais Vernon se trompait.
Azur eut douze numéros, ce qui est beaucoup pour une petite revue. Vernon en était le directeur, Leveil, Morin, Silas et moi, les principaux collaborateurs et Landoux, le trésorier, car nous avions un trésorier. Trésorier ! ce mot nous charmait, nous incitait à rêver de Golconde. L’un de nos camarades, occupé d’art plastique et qui devait fournir une critique des expositions (il n’y en eut jamais dans notre ville), fit même de Landoux un dessin fort plaisant qui le représentait assis, les jambes croisées à la Bouddha, sur une caisse luxueusement cloutée, ornée d’une serrure magnifique et ceinte d’une banderole portant ces mots : « Trésor d’Azur ». Je crains que la susdite caisse n’ait été alimentée, moins par les abonnements obtenus à grand peine que par les libéralités de nos parents. Les nombreux services faits à des gens illustres ne nous enrichissaient pas, mais nous n’y pensions guère, l’azur n’étant pas le refuge de la seule Danaé.
Vernon représentait chez nous le lyrisme en ce qu’il a de plus élevé, de plus céleste. Il se nourrissait des œuvres de Keats et de Shelley, ne quittant guère ces demi-dieux que pour tenir commerce avec Eschyle et Pindare. Cela lui formait une assez agréable compagnie. Il nous donnait régulièrement des odes et de grands poèmes où l’étoile, la flamme, la vague et la nuée fraternisaient, conversaient de plain pied, si l’on peut dire, mais ces effusions sincères, qu’il mettait tout son cœur à déverser, jamais il ne put se résoudre à en relire le brouillon, à en revoir les épreuves. Leur dernier vers écrit, une lourde paresse l’accablait et comme il ne voulait déléguer personne à de si ingrates besognes, les lecteurs d’Azur trouvaient, par sa faute, dans chaque numéro, une jonchée de coquilles étranges, absurdes, enfantines, irréparables aussi, car nulle note de la rédaction ne les eût excusées. Notre poète s’en inquiétait fort peu : « Le flot, disait-il, les emportera !… », et cette insouciance même nous ravissait.
A vrai dire, nous avions découvert en lui, nous admirions déjà, ce qui nous manquait, à nous autres : une âme de poète. Vernon était poète comme on devient aventurier, comme on se fait prêtre, pour obéir à un ordre intérieur où la volonté n’a rien à voir. Il n’aimait qu’inventer, imaginer, rêver… écrire était déjà une peine. Il pensait trop vite et n’arrivait pas à se rattraper. Je le vis souvent abandonner un poème à son vingtième vers, parce qu’il se trouvait en retard sur lui-même, incapable, n’ayant ni plan, ni notes, de rappeler une pensée déjà perdue. Alors, sans du tout se plaindre et sans s’exaspérer, il repoussait le feuillet noirci qui paraîtrait, un jour, sous le titre de « fragment lyrique » et commençait un nouveau poème dont le sujet venait de naître.
Il se débrouillait encore difficilement en prose, à une époque où, depuis longtemps, il écrivait de beaux vers ; c’est sous la forme du vers que se présentaient les images qui le hantaient, mais corriger quoi que ce fût restait au-dessus de ses forces. D’ailleurs, il était de ceux pour lesquels le monde extérieur n’existe pas. Le monde, avec toutes ses belles formes, ses harmonies, ses couleurs et ses parfums, il le trouvait en lui. Pourquoi l’eût-il cherché en d’autres lieux ? Il passait dans la vie comme on se promène dans un songe : le chant aux lèvres, l’amour au cœur et l’esprit enivré. Si rien ne le retenait longtemps, par contre, tout l’exaltait et parfois il riait aux anges, à la façon des petits enfants, tant, ce jour-là, son univers intime lui paraissait un plaisant séjour.