Leveil était notre romancier. Non pas qu’il eût publié des romans, mais il en achevait un, il en projetait plusieurs autres. On y voyait de beaux jardins où de belles jouvencelles prononçaient de beaux discours. Les jardins étaient fleuris de corolles rares qui poussaient là comme en serre chaude. Les jouvencelles s’y promenaient, dévêtues ou voilées tout au plus de soie mauve ; elles tenaient volontiers un lys à la main, parfois une orchidée de forme inconvenante et, dans leurs cheveux « auburn », nuance précieuse, nattés en coquilles sur les oreilles, un lierre se mariait. Leur nudité obligeait Leveil à les placer dans un climat chaud. La plupart étaient du type préraphaëlite anglais. Compliqués et pleins de méandres, les discours qu’elles murmuraient se distinguaient par du raffinement et une musicale subtilité. Elles se livraient à l’amour avec de robustes garçons bruns, aux fortes épaules, aux cheveux bouclés, qui avaient pris le temps de se raser la barbe et la moustache, avant de descendre au jardin. Cela faisait des couples charmants et il se passait dans les bosquets, boqueteaux et bocages du parc enchanté de fort voluptueuses scènes, décrites par Leveil avec complaisance. Puis on dansait, au son de vieilles musiques jouées sur des instruments anciens, on se baignait dans des vasques de porphyre, d’inévitable porphyre, où les jets d’eau balancés par la brise permettaient de se livrer à une hydrothérapie aussi savante que parfumée, enfin l’on se séchait au soleil et des tonnelles obscures, d’épais rinceaux de roses protectrices, un pavillon persan, abritaient aussitôt de nouvelles amours, de nouvelles traîtrises, qui trouvaient leur dénouement par l’emploi du poignard, des poisons bus dans de luxueuses coupes, du lacet de soie serré par les doigts d’un nègre, ou de celui de la simple mélancolie qui mène aux mortelles langueurs. Je laisse pour compte les paons criards, les gazelles mobiles et les serpents lovés dans l’herbe que fonce un crépuscule d’été.

Quant aux sujets contemporains qu’entreprenait Leveil, il les concevait de même. Seuls le décor et le costume changeaient : un divan remplaçait le banc de mousse, un tapis le gazon ; mais les palabres tenues autour d’une table à thé par des dames vêtues de robes décoratives et d’aimables jeunes gens ressemblaient fort à celles des adolescentes sans voiles du beau jardin ; pareil aussi le minutieux travail de dissection auquel se livrait l’auteur, pareille la patience qu’il mettait à débrouiller fil à fil un enchevêtrement sentimental ; pareils enfin les intermèdes érotiques, tempérés de poésie, parmi les fleurs aux lourds parfums, mais, cette fois, disposées dans des vases.

Déjà l’on sentait, au cours de ces ébauches, une façon de grâce apprêtée, non sans charme, et l’aisance du récit. Leveil savait corriger, il savait apprendre, il travaillait avec une assiduité qui faisait mon admiration, il couvrait de son écriture fine de grandes pages qui s’amoncelaient peu à peu, qui, le décor factice, les souvenirs littéraires et quelques manies de style déblayés, devaient composer une œuvre.

Pour l’instant, nous en étions encore aux tout premiers essais, aux balbutiements, et la jouvencelle porteuse de lys qu’une biche couleur d’écaille accompagne suffisait à me ravir.

Morin se présentait tout différemment : un clown de l’école de Banville qui serait allé se perfectionner à Naples et à Venise, un délicieux personnage, fantasque et surprenant, épris de poésie, qui venait mettre dans notre cénacle une note de gaîté, la note irrésistible de son rire. Il savait être sérieux, un temps, pourvu que ce temps fût court. Son avis donné, il s’échappait par une pirouette, une culbute inattendue, faite dans le domaine de l’esprit.

Il aimait inventer des personnages absurdes qu’il nommait de noms cocasses et qu’il mêlait à nos entretiens. Il nous donnait de leurs nouvelles, nous tenait au courant de leurs aventures, de leurs succès, de leurs revers. Nous ne tardions pas à les adopter, nous parlions d’eux avec plaisir. Quelquefois, Morin nous reprenait sévèrement à cause d’un oubli : par exemple, Hippolyte Lunaire n’avait pas, comme nous pensions, le nez camus ni les yeux bridés à la chinoise. Il s’agissait du fils cadet de maître Lunaire, notaire en Arcadie, célèbre pour avoir rédigé le contrat de tous les mariages chantés par les poètes.

L’insouciance de Morin ne ressemblait nullement à celle de Vernon : elle était de ce monde. Quand nous descendions des cimes, l’œil inspiré, la bouche sévère, il nous déridait par des plaisanteries où ne se mêlait jamais rien de trivial, où se glissait parfois une critique légère :

« Monter sur l’Olympe ?… encore ! Aujourd’hui, mes enfants, je ne vous accompagne pas : j’ai oublié de prendre ma pelisse et les grandes odes m’enrhument. »

Il fut la joie de nos réunions, leur grâce. Je le voyais sous les traits d’un danseur italien, dans un des ballets de bonne-maman ; je l’imaginais, gambadant sur une prairie, sans du tout en froisser les fleurs, dansant sur l’eau verte d’un étang, dansant encore sous la lune, dansant au crépuscule, un feu follet entre les doigts, et nous révélant par ses danses le poème qu’il allait écrire.