Ce jeune homme mince, à la figure glabre, au regard changeant, aux pommettes trop rouges pour la pâleur de ses joues, paraissait agile, fragile et passager. Il dansait sa jeunesse ; il s’apprêtait à danser sa vie…


Avec Landoux, on redevient grave. Son amour des lettres ne l’a pas beaucoup éloigné des sciences qui l’intéressaient d’abord, qui, plus tard, le reprirent de façon exclusive, car il se fit, je crois, un nom dans la chimie. Sa poésie, écrite en prose, était, le plus souvent, souterraine et géologique. Nulle part il ne se sentait mieux (plus au chaud, disait Morin) que dans les entrailles de notre globe. En de longs dialogues rythmés, l’or, l’étain, le manganèse, le brome, le soufre et les cristaux de roche discouraient inlassablement. Morin, son ami intime, prétendait que les rhapsodies de Landoux l’épouvantaient, à cause d’une ancienne horreur, non encore apaisée, pour ce parent pauvre du chimiste, le pharmacien, dont la boutique lui était trop connue, et depuis trop longtemps :

« Lorsque Landoux fait bavarder le manganèse,

« Si fort que l’on s’amuse, on est mal à son aise. »


Chacun aimait Morin, chacun estimait Landoux, notre intègre trésorier qui ne grapillait pas dans la caisse et n’entretenait aucune courtisane à l’aide de bénéfices illicites ; par contre, nous nous montrions injustes envers Silas.

Cet excellent garçon, serviable, courtois, qui prétendait à l’élégance britannique et surveillait ses gestes pour que ne se révélât point son origine méridionale avait, à nos yeux, le sérieux défaut de savoir ce qu’il voulait faire et de le faire proprement. Des études plus sérieuses que les nôtres, une culture moins déficiente, enfin son goût pour les auteurs anciens et étrangers, lui permettaient de s’intéresser à des traductions, à des commentaires d’œuvres dont nous soupçonnions à peine l’existence. Il besognait avec assiduité, sans jamais vanter ses trouvailles, ce qui nous paraissait du dernier commun, à nous qui célébrions l’oiseau rare avant l’œuf pondu, mais ce qu’il nous donnait était souvent bien éclos.

« Ce brave Silas devrait chercher un emploi de bibliothécaire : il n’est bon qu’à ça ! »

Tel était l’avis tout cru de Vernon, d’ailleurs injuste.