Il me reste à parler de moi-même. Comment m’y prendre ?… Peut-être serai-je moins gêné en me traitant à la troisième personne.

Je dirai donc que N. qui appartient à la rédaction d’Azur et que l’on commence à nommer Ottavio, parce que c’est plus facile et que cela « fait mieux », se trouve fort empêtré. Il ne manque pas d’enthousiasme, oh ! loin de là ! Tout comme un autre, il récitera des vers, d’une voix que l’émotion amplifie puis étrangle, il discutera d’un roman, il saura ce qui vient de paraître, ce qui doit paraître incessamment, et fera même, à ce sujet, des hypothèses, voire des prédictions. Si quelque poète connu a daigné enrichir Azur d’une courte pièce de vers, N. le mettra aussitôt à sa place, qui sera la plus haute, il parlera de lui avec une dévotion plus grande, un plus absolu respect, au lieu que si le porte-lyre quémandé n’a rien répondu, il le méprisera comme il sied… et pas en silence. A ces divers points de vue, N. est un très bon collaborateur, mais dès qu’il s’agit de collaborer effectivement par une œuvre, fût-elle mineure, le voilà qui reste court : son sac est vide.

Jamais N. ne sera poète lyrique comme Vernon : il manque de souffle ; il s’en doute. Il a rêvé de plusieurs romans, encore faudrait-il en commencer un, pour emboîter le pas à Leveil. La fantaisie de Morin le transporte d’aise, mais la fantaisie, c’est difficile, ça ne s’enseigne guère… Où trouver un professeur de fantaisie ? La science de Landoux le rebute, il n’y entend rien ; enfin, pour rivaliser avec Silas, il conviendrait d’avoir lu davantage et plus appris.

N. se désole. Il ne sait à qui raconter ses ennuis, il ose à peine les exprimer, il en a honte et souffre d’en souffrir.

Après s’être donné beaucoup de mal et avoir gâché plusieurs feuilles d’excellent papier, N. arrive à produire quelque chose d’assez informe, de très court, qui peut à la rigueur passer pour un poème en prose et que la rédaction d’Azur juge acceptable. On ne montre pas un grand enthousiasme, mais on est poli…


Sur ce, je réintègre ma première personne, ayant tort de me plaindre, même indirectement, de mes débuts en littérature. Tant pis, si j’écrivais des sottises et si on me le laissait voir ! Tant pis, car je brûlais de faire mieux. Oui, ces débuts n’eurent rien de brillant : ne sachant de quoi parler, je parlais de n’importe quoi. Convoqués à une tâche aussi peu précise, les mots se refusaient à me servir, bien que je ne fusse pas difficile et que l’approximation reçût chez moi le même accueil que le « mot juste. »

Il ne me suffisait plus d’imaginer : le temps de mon ami Pamphile avait rejoint les vieilles lunes, ces jours pleins d’aromes et de brises où je rêvais tout haut dans un bois de pins, très satisfait que mon rêve allât se perdre parmi le feuillage. Maintenant, je voulais le retenir, je voulais m’exprimer.

Mon ambition secrète : écrire des pages très ornementées, d’aspect luxueux et d’abord malaisé, que le bourgeois repousserait d’une main dégoûtée, des pages pleines de suc, mais obscures (je disais : hermétiques). Je m’y étais appliqué tout de suite et parvins à mettre sur pied quelques paragraphes épais, embrouillés et lourds… Que faire ? à quel saint me vouer ?

Un matin, je rencontrai dans la rue M. Lequin revenant du lycée. En remercîment du service d’Azur, il m’avait envoyé un billet sympathique et narquois. Nous fîmes route ensemble. La tiédeur de l’air incitait aux confidences : je lui dis mon souci.