« Mon cher N., répliqua-t-il, la petite revue qui vous intéresse me divertit, mais je suis navré de voir combien votre collaboration personnelle y paraît de qualité médiocre. Vous demandez un conseil. Le voici en peu de mots : changez de manière, changez de sujets. Vos pages me font, hélas ! l’effet de la devanture d’un bijoutier de faux : je n’y crois pas. Vous ne porteriez pas sur votre gilet de pareilles chaînes de montre… Mais cela peut s’arranger, à la rigueur. Ce sont vos sujets qui m’horripilent. Eh quoi ! vous avez la chance rare de bien connaître cet admirable pays qui est le nôtre, et jamais vous n’en tirez parti ! Ecrivez, puisque vous semblez possédé de la manie d’écrire, mais, pour l’amour de Dieu, parlez-nous de choses que vous aurez vues, maniées, entendues, flairées ! Parlez-nous d’une route au soleil dont vos semelles gardent le souvenir, d’un pin sur lequel vous aurez grimpé, d’une calanque où vous vous serez baigné. Je ne pense pas que vous arriviez ainsi à rien composer de particulièrement sublime, mais du moins on s’y reconnaîtra ; vos prétentions descriptives ne feront plus sourire, étant cette fois justifiées… Notez que je ne songe pas à vous conseiller d’écrire un guide des environs à l’usage du touriste. Tout, mon cher N., se transpose, vous vous en rendrez compte bien vite, tout, les paysages comme les âmes, et des rochers, vus par vos yeux à dix kilomètres d’ici, peuvent très bien se placer à Thulé, en Arcadie ou en Bactriane, qui sont, je crois, les seules contrées que daignent visiter les collaborateurs d’Azur. Ces rochers-là, où que vous les mettiez, auront l’avantage de permettre au héros de l’histoire de s’appuyer dessus et peut-être d’y trouver des matériaux pour construire sa maison (il faut bien que le pauvre homme couche quelque part !), au lieu que les rochers pris en Arcadie même sont dorés, il est vrai, mais dorés sur carton-pâte. Qu’en pensez-vous ?
— J’y songerai, M. Lequin… »
J’y songeai beaucoup : la plaisante leçon me forçait à réfléchir et, bientôt, ma lutte avec les mots reprit de plus belle… Ah ! les douces heures où je tâchais, si maladroitement encore, à les forcer de me décrire mon rêve, où je les suppliais de me venir en aide, où chacune de mes défaites devenait un gros chagrin, où la seule approche du vocable cherché me donnait comme un anxieux tremblement ! Certes, ce fut durant ces heures-là que je me mis à chérir l’art de façon honnête et non plus à la manière d’une somptueuse élégance. J’en garde le souvenir ému.
Mon père, qui ne m’avait guère félicité de mes premières élucubrations, m’étonna, un soir, en disant :
« Ce que tu écris me déplaît et souvent me paraît absurde, mais je dois dire que tu ne perds pas ton temps, puisque tu travailles durant tes loisirs. Tu apprends peut-être à travailler, mais il te manque un tas de bouquins dont tu auras besoin. A nous deux, mon petit, nous en ferons la liste et je te compléterai ta bibliothèque. »
Les interventions assez surprenantes de Papa ont parfois du bon.
Durant ce temps, Azur resplendissait. Nos réunions ne perdaient rien de leur exaltation : le plus fiévreux, le plus incontinent bavardage les animait toujours, nous adorions, nous détestions avec une ferveur pareille et pour placer l’œuvre récemment lue, l’autel était prêt, tout comme le seau à ordures. Mais, si vivante que semblât notre revue aimée, teinte par le ciel même, ses jours étaient cependant comptés.
Un vent d’amour qui devait tout diviser et tout détruire souffla sur la rédaction. D’abord Vernon s’éprit furieusement d’une jeune personne de notre ville. Elle fut décrite en strophes passionnées, où son poète lui donna comme attributs l’auréole de la sainte, la nudité de la déesse et la transparence fumeuse du fantôme. Pour concilier ces perfections disparates, on s’arrangeait du mieux qu’on pouvait. — Leveil se découvrit, presque en même temps, un goût immodéré pour quelqu’un d’autre et des contes amoureux en avertirent, par mille ingénieux détours, les lecteurs d’Azur. Vernon et Leveil jouaient, le dimanche, au tennis avec ces deux jeunes filles, d’ailleurs délicieuses, mais, dès le lundi, on ne plaisantait plus : on édifiait le temple de l’adorée, monument d’architecture très composite.
L’exemple fut contagieux : Morin s’éprit d’une dame chemisière, jeune et jolie, chez qui il achetait ses cravates. Je reçus de lui quelques confidences :
« Dans le privé, je la nomme mon « entéléchie », ce qui la met tout de suite à son rang de noblesse. J’ai trouvé le mot dans Ronsard et je sais ce qu’il veut dire. »