Lorsque le comte, informé par Hugues de Saint-Pierre, apprit dans quel état de fermentation les esprits étaient à Vézelay, il en conçut de grandes espérances pour la réussite de ses projets[468]. Il y avait entre lui et les mécontents communauté d’intérêts contre l’abbaye, quoique le but final fût différent : d’un côté un accroissement de franchises, de l’autre une acquisition de pouvoir. Une alliance pouvait donc se conclure, alliance inégale toutefois, et dont le péril, en cas de revers, devait retomber, non sur le grand feudataire, mais sur la petite ville, entraînée dans sa cause par une espérance de liberté[469]. Le comte se rendit à Vézelay afin de parler lui-même aux bourgeois et de traiter avec eux ; mais, à son arrivée, les moines, adroits politiques, l’accueillirent si respectueusement et lui promirent tant de déférence à l’avenir, qu’ils le gagnèrent malgré lui et l’obligèrent à leur accorder une trêve. Pour le mieux lier encore, l’abbé, qui devait se rendre à Rome, lui remit tous ses droits seigneuriaux et le soin de ses intérêts durant son absence. Il s’engagea même envers lui à demander au pape que les sujets de l’église de Vézelay fussent dorénavant soumis à la juridiction des comtes de Nevers[470] ; mais il savait bien que le pape n’accorderait jamais une pareille demande.
[468] Nec latuit comitem talia eos invicem mussitare, Hugonem profano impia consilia sibi perferente. (Ibid.)
[469] … Non dubium quin potior et copiosior pars eorum sibi favens protinus manum deditionis ei daret : recompensato fœdere, quo protectionem et auxilium suum eis ubique præstaret, venit Vizeliaco… (Hist. Vizeliac. monast., lib. III, apud Luc d’Achery, Spicileg., t. II, p. 527, col. 1.)
[470] Hist. Vizeliac. monast., lib. III, apud Luc d’Achery, Spicileg., t. II, p. 527, col. 2.
En effet, l’abbé Pons de Montboissier rapporta de Rome un monitoire apostolique qui lui faisait un devoir sacré de la défense de ses droits seigneuriaux. Cette nouvelle excita plus violemment que jamais la colère du comte de Nevers, qui voyait qu’on s’était joué de lui. N’osant cependant attaquer en personne les moines sans provocation de leur part, il engagea les petits seigneurs des environs, qui étaient ses vassaux, à faire des incursions armées sur les terres de l’abbaye. Plusieurs barons du Nivernais et de l’Auxerrois profitèrent de cette occasion pour s’emparer impunément des biens de l’église. Ils rançonnèrent les moines, dévastèrent les métairies, et enlevèrent partout les provisions, les serfs et le bétail[471]. N’ayant point de troupes à opposer aux hommes d’armes de ses ennemis, l’abbé de Vézelay supporta quelque temps le mal qu’ils lui faisaient avec cette patience qui était la force des gens d’église. Puis, voyant qu’il ne gagnait rien, il résolut de tenter d’autres voies et sollicita la protection du roi de France. Ce fut dans la quinzième année de son règne, c’est-à-dire en 1152, que le roi Louis le Jeune reçut à Paris une requête où l’abbé Pons lui exposait, dans le style biblique du temps, les afflictions de son église. Il y fit droit en citant à comparaître, devant la cour des barons de France, le plaignant et son adversaire le comte de Nevers. Tous deux exposèrent leurs raisons ; mais ce débat n’eut aucune suite, parce que l’abbé déclina le jugement de la cour, craignant que la décision du procès ne lui fût pas favorable[472].
[471] Ibid., p. 528, col. 1.
[472] Perpendens itaque abbas infensam sibi curiam partibus favere adversis, timuit sese committere dubio judicio… (Hist. Vizeliac. monast., lib. III, apud Luc d’Achery, Spicileg., t. II, p. 528, col. 2.)
Au retour du voyage qu’il avait fait pour se rendre à la cour du roi, le comte, enhardi par l’hésitation de son adversaire, renoua ses intelligences avec les principaux habitants de Vézelay. Il leur donna rendez-vous dans une campagne voisine du bourg, et, quand ils y furent tous réunis, il leur parla en ces termes :
« Hommes très-illustres, renommés pour votre prudence, forts de votre courage et riches du bien que vous avez acquis par votre mérite, je suis affligé au dernier point de la misérable condition où vous vous trouvez ; car, possesseurs en apparence de beaucoup de choses, réellement vous n’êtes maîtres de rien ; vous ne jouissez pas même de votre liberté naturelle[473]. En voyant ces bonnes terres, ces beaux vignobles, ces prés, ces forêts, ces rivières qui, par leur situation même, sont dans votre ressort, et dont vous n’avez pas la jouissance, je ressens pour vous une vive compassion. Je me demande avec étonnement ce qu’est devenue cette vigueur signalée qui vous poussa autrefois au meurtre de l’abbé Artaud. C’était un homme prudent et généreux, dont le seul tort consistait à vouloir que vos maisons fussent sujettes au droit de gîte deux fois par an[474]. Et maintenant vous souffrez sans mot dire l’excessive dureté de cet étranger, de cet Auvergnat si arrogant dans ses propos et si bas dans sa conduite, qui se permet non-seulement des exactions sur vos biens, mais encore des violences contre vos personnes. Séparez-vous de cet homme, je vous le conseille, mes chers amis ; si vous formez entre vous une confédération jurée et que vous promettiez de me garder fidélité, je vous prêterai secours en toute chose, et tâcherai de vous rendre libres de toute exaction et de toute coutume onéreuse[475]. »
[473] … O viri illustrissimi multaque prudentia famosissimi ac fortitudine strenuissimi, sed et propria virtute acquisitis opibus locupletissimi, doleo satis admodum miserrimam conditionem status vestri ; quoniam multarum rerum possessores quidem specie, revera autem nullarum domini effecti estis, quin nec ipsa vestra ingenita libertate utcumque fruimini. (Ibid., p. 529, col. 1.)