Vers le même temps, un des bourgeois nominativement désignés dans la sentence d’excommunication étant mort sous l’anathème, ses concitoyens l’enterrèrent sans l’assistance d’aucun prêtre, menant le corps à sa sépulture, et sonnant les cloches pendant la marche du convoi[502]. Familiarisés en quelque sorte avec cette excommunication qui leur avait paru si redoutable, ils s’emparèrent de l’église de Sainte-Madeleine et en firent leur citadelle et leur arsenal, plaçant dans les deux tours une garde, des provisions et des armes. De ce poste, ils surveillaient les moines et les tenaient comme assiégés dans les bâtiments de l’abbaye, d’où personne ne pouvait sortir sans leur permission et sans être accompagné[503]. Ils ne se contentèrent bientôt plus de ces précautions, et comme le monastère était un château fort, ils en abattirent les clôtures et les murailles extérieures[504]. Tous ces faits, extrêmement graves dans un temps où le respect pour les choses religieuses était poussé si loin, s’aggravaient encore par les récits inexacts qu’on en faisait dans les villes voisines et à la cour du roi de France. On disait que les moines, attaqués à main armée par les bourgeois, avaient soutenu un siége en forme dans les tours de leur église ; que, durant ce long siége, le pain leur ayant manqué, ils avaient été contraints de manger de la viande, et de violer ainsi la règle de leur ordre[505].
[502] Accidit autem ut quemdam sub anathemate defunctum ipsi absque sacerdote signa pulsantes sepelirent… (Ibid., t. II, p. 531, col. 1 et 2.)
[503] … Sententiam super eos datam tanquam pro nihilo habebant, et minime ab ingressu ecclesiæ sanctæ sese cohibebant… (Ibid., col. 1.) — Mox sacrosancto violato templo occupaverunt turres ejus, ponentes in eis custodes et escas et arma… servos Dei monachos et dominos suos turpiter injuriaverunt, et bonis omnibus privatos, atque omni humano destitutos auxilio, infra muros monasterii recludentes abdiderunt, ut absque externo conductu quoquam progredi nemini liceret. (Ibid., p. 530, col. 2.)
[504] … Mœnia vel clausuras monasterii solo tenus confregerunt… (Ibid.) — Ces actes de sacrilége, que le récit de Hugues de Poitiers place avant l’excommunication, lui sont évidemment postérieurs. J’ai suivi à cet égard un témoignage officiel, la lettre du pape Adrien IV au roi Louis VII, qui, après avoir rappelé comme des faits déjà anciens le pillage des biens de l’abbaye, la fuite de l’abbé et l’anathème prononcé contre les bourgeois, ajoute : « Nuper etiam in ipsam ecclesiam facto impetu irrumpentes, fregerunt portas… » (Hist. Vizeliac. monast., lib. I, apud Luc d’Achery, Spicileg., p. 516, col. 2.)
[505] Hist. Ludovici VII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XII, p. 132.
Ces nouvelles faisaient grand bruit, et l’on en parlait dans différents sens. Chacun, selon son état ou ses affections personnelles, prenait parti soit pour l’abbé Pons, soit pour le comte de Nevers et la commune de Vézelay. Le comte avait pour amis et pour soutiens de sa cause plusieurs évêques qui n’aimaient pas les établissements religieux affranchis de la juridiction ordinaire et soumis immédiatement au saint-siége ; il était même favorisé en secret par l’abbé de Cluny, jaloux, à ce qu’il paraît, pour son couvent, de la célébrité de celui de Vézelay. Cette circonstance détermina l’abbé Pons à quitter Cluny pour se rendre à la cour du roi Louis VII, qui alors résidait à Corbeil[506]. L’abbé se présenta devant le roi et fit sa plainte des vexations toujours croissantes que la commune de Vézelay exerçait contre son église. Déjà sollicité par les légats pontificaux à prendre parti dans cette affaire, le roi envoya l’évêque de Langres au comte de Nevers le sommer par sa foi comme vassal de conclure la paix avec l’église de Vézelay, d’abandonner les bourgeois et de dissoudre leur commune[507]. Le comte ne fit à cette sommation que des réponses évasives. Il ne changea rien à sa conduite, comptant sur son crédit auprès des conseillers du roi[508], et peut-être eût-il réussi à traîner les choses en longueur et à sauver la commune, sans l’arrivée d’une lettre pontificale adressée au roi par le pape Adrien IV, et contenant ce qui suit :
[506] … Et regem Ludovicum Corbeiæ demorantem celeriter adiit. Cui querelam suam deponens, super injusta inquietatione Vizeliacensis communiæ ei proclamavit. (Ibid.)
[507] … Lingonensem episcopum ad comitem Nivernensem, qui prædictam communiam manu tenebat, destinavit ; et mandavit ei ut pacem ecclesiæ reformaret, et communiam dissipari faceret. (Ibid.)
[508] Comes vero regio mandato obtemperare negligens, in sua perversitate homines Vizeliacenses perdurare non prohibuit. (Hist. Ludovici VII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XII, p. 132.)
« Adrien évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son très-cher fils en Jésus-Christ, Louis, illustre roi des Français, salut et bénédiction apostolique. Bien que tu étendes, ainsi que tu le dois, l’appui de ton pouvoir royal sur toutes les églises établies dans ton royaume, nous désirons que tu te montres d’autant plus zélé pour celle de Vézelay, qu’elle appartient plus spécialement au bienheureux Pierre, et que la perfidie de ses bourgeois lui fait souffrir de plus grands maux. Ta prudence n’ignore pas comment, il y a quelques années, ces bourgeois, avec l’aide du comte de Nevers, ont conspiré contre notre très-cher fils Pons, abbé de Vézelay ; comment ils ont osé s’emparer des biens de l’église et en expulser l’abbé lui-même : par quoi ils ont mérité d’être séparés du corps de Jésus-Christ et de la communion des fidèles. Récemment encore, se jetant sur l’église même, ils en ont forcé les portes ainsi que celles du monastère, pillé les habits et les provisions des moines, répandu leurs vins et enlevé les ornements de la sacristie ; enfin, par un dernier excès d’audace, ils ont maltraité violemment les moines eux-mêmes et les serviteurs de la maison[509]. Puisque leur malice n’a pu être arrêtée par le plus sévère des jugements ecclésiastiques, la répression en est réservée à tes mains, et c’est à ta force royale qu’il appartiendra de corriger ce que les censures canoniques n’ont pu amender jusqu’à ce jour. Nous prions donc ta magnificence, nous t’avertissons et t’exhortons au nom du Seigneur, nous t’enjoignons pour la rémission de tes péchés, de t’avancer vers Vézelay avec une armée, et de contraindre les bourgeois à abjurer la commune qu’ils ont faite, à rentrer sous la sujétion de notre cher fils l’abbé Pons, leur légitime seigneur, à restituer intégralement ce qu’ils ont pris, et à faire pleine réparation pour les dommages qu’ils ont causés. Nous t’enjoignons enfin d’exercer sur les auteurs de ces troubles une telle vindicte, que leur postérité n’ose plus dorénavant lever la tête contre son seigneur, ni commettre un semblable attentat contre le sanctuaire de Dieu[510]. »