[516] … Quum abbas referret summam probationis suæ, dixit eam esse centenorum sexagenorum millium solidorum, præter detrimenta nemorum et aquarum, et præter injuriam proditionis, et præter sanguinem occisorum, et præter sacrilegium invasæ et violatæ sacrosanctæ ecclesiæ. (Ibid., p. 533, col. 1.) — Il est probable que la monnaie ayant cours à Vézelay était alors celle des évêques d’Auxerre, un peu moins forte que celle de Tours. Or, la valeur intrinsèque de 160,000 sous tournois est 672,000 grammes d’argent, c’est-à-dire 134,000 fr. de notre monnaie actuelle, somme qui, multipliée par six, à cause du pouvoir de l’argent au douzième siècle, donne pour le montant des dommages-intérêts 806,400 fr.
La preuve par témoin de cette estimation fut remise à l’un des jours suivants ; mais les députés des bourgeois de Vézelay n’attendirent pas ce jour. Frappés de consternation, et se regardant comme livrés à la vengeance de leur ancien maître, ils partirent à l’insu du roi et allèrent jeter l’alarme parmi leurs concitoyens. Cette fuite, par laquelle ils se dérobaient à la justice, fit rendre une nouvelle sentence contre eux. La cour décida qu’ils seraient ramenés de force devant elle, et que l’arrêt serait exécuté par le comte de Nevers, qui en reçut l’injonction, en ces termes, de la bouche de l’archevêque de Reims : « Nous ordonnons que le comte de Nevers, ici présent, ait à se saisir de vive force des traîtres et profanateurs de Vézelay, et à les amener par-devant le roi, au lieu qui lui sera désigné, pour qu’ils y soient punis. En outre, ledit comte de Nevers livrera intégralement à l’abbé Pons tous leurs biens, tant meubles qu’immeubles, en restitution des dommages qu’ils lui ont causés[517]. »
[517] … Ut comes Nivernensis, qui de fidelitate regis præsens adest, profanos illos proditores vi comprehendat, et puniendos regi ubi jussus fuerit adducat. Res porro eorum tam mobiles quam immobiles ex integro pro restitutione illati damni abbati tradat. (Hist. Vizeliac. monast., lib. III, apud Luc d’Achery, Spicileg., t. II, p. 533, col. 1.)
On demanda au comte s’il acceptait cette sentence, et il répondit : « Je l’accepte ; » puis il pria la cour d’accorder aux condamnés un délai que lui-même leur avait promis, comptant sur la clémence du roi. Mais le roi, de sa propre bouche, répondit : « Je vous commande, par mon autorité royale et par la foi que vous me devez, d’accomplir ce qui vient d’être arrêté et de ne rien omettre de la sentence. Quant aux délais, ce sera votre affaire ; passé le terme d’une semaine, je n’en accorde aucun, ni à ces gens, ni à vous[518]. »
[518] De induciis autem tua intererit ; nam a me nec tibi nec illis aliquæ conceduntur, quin sequenti dominica perticiatur quod definitum est. (Ibid.)
LETTRE XXIV
Fin de l’histoire de la commune de Vézelay.
Dans la route qu’il fit, en grande compagnie, pour retourner de Moret à Auxerre, le comte de Nevers se montra fort troublé de sa nouvelle situation et des engagements qu’il venait de prendre. D’un côté, il ne voyait aucun moyen de résister aux ordres du roi ; de l’autre, sa conscience lui reprochait ce qu’il allait faire contre des hommes que lui-même avait poussés à la révolte, auxquels il s’était lié par serment, et sur lesquels se fondait son espérance d’obtenir la seigneurie de Vézelay[519]. Il prit un parti moyen, celui d’éluder par un subterfuge la commission humiliante dont il ne pouvait se décharger. Plusieurs de ses affidés se rendirent promptement à Vézelay et y firent publier, à son de trompe, que le lundi suivant, en exécution d’un jugement du roi, le seigneur comte de Nevers ferait arrêter, bien malgré lui, tous les bourgeois qu’on trouverait dans la ville, et les ferait conduire à Paris ; qu’il les invitait conséquemment à quitter leurs maisons en sauvant leurs meubles, et à chercher un refuge partout où ils pourraient[520].
[519] Tyrannus vero dolens super impios quos ad conspirationem incitarat, quos ad facinus provocarat, quorum juratus erat, quorum opes ob fiduciam sui exhauserat, quorum etiam auxilio dominium monasterii Vizeliacensis sese obtinere sperabat… (Ibid.)
[520] Missis ergo satellitibus suis, jussit clamare sub voce præconis omnibus oppidanis seu vicanis ex ore comitis, ut sublatis mobilibus cunctis omnes pariter, quaqua possent, confugerent in præsidiis illis, ubi eum minime venturum sperarent… (Hist. Vizeliac. monast., lib. III, apud Luc d’Achery, Spicileg., t. II, p. 533, col. 1.)
Cette proclamation causa parmi les habitants de Vézelay une sorte de terreur panique. Le vertige les prit quand ils virent devant eux, comme exécuteur de la sentence rendue contre leur commune, le pouvoir même sur l’appui duquel son établissement reposait. Tout ce qu’il y avait d’hommes dans la ville se mirent en devoir de sortir, abandonnant leurs marchandises et leurs propriétés ; de sorte que le lendemain il ne restait plus à Vézelay que des femmes et des enfants[521]. Le comte de Nevers avait donné l’ordre de recevoir les émigrés dans ses châteaux, pourvu qu’ils ne vinssent pas au lieu de sa résidence. Ils se réfugièrent ainsi dans plusieurs forteresses voisines ; mais comme leurs bandes étaient trop nombreuses pour qu’ils y fussent tous admis, la plupart s’établirent en campement, sous des huttes construites par eux dans les forêts des environs[522].