[521] Et immisit Deus terrorem suum in hominibus illis, et fugerunt, quotquot erant de adversariis, omnes a minimo usque ad maximum, domos, uxores, liberos, possessiones, et mercimonia sua relinquentes, ita ut penitus nemo ex tot millibus summo mane appareret… (Ibid.)

[522] Porro impii diffusi sunt per oppida et loca tyranni, quique jussit satellitibus suis atque præpositis, quatenus eos occultarent, excusarent et omnem humanitatem illis exhiberent, tantum sui præsentiam declinare eos juberent. Reliqui circumquaque errando dispersi… inopes et vagi contiguam sylvam occupaverunt, ædificantes ibidem casas… (Ibid., et p. 534, col. 1.)

Le comte s’imaginait que l’abbé Pons, qui n’avait aucune troupe armée à son service, n’oserait faire sa rentrée dans la ville, si lui-même ne l’accompagnait. Pour lui susciter un nouvel embarras et retarder la conclusion des affaires, il fit semblant d’être malade. Mais l’abbé, ne comptant que sur lui-même, rentra seul et reprit possession du couvent[523]. Cette hardiesse obligea le comte à ne pas rester en arrière, et à prouver, du moins en apparence, qu’il obéissait au jugement de la cour du roi. Il envoya quelques hommes d’armes à Vézelay, avec ordre d’arrêter les bourgeois dont il avait eu le temps d’apprendre l’évasion. Ces gens se présentèrent devant l’abbé, et, avec une feinte courtoisie, ils lui exprimèrent leur étonnement de le voir ainsi revenu à l’improviste, malgré le danger qu’il pouvait y avoir pour lui ; puis ils lui dirent : « Nous avons commission de notre seigneur pour exercer à votre commandement la vengeance décrétée contre vos adversaires. — Si le comte vous a donné des ordres, répondit l’abbé, c’est votre affaire de les exécuter, ou non ; pour moi, je n’ai rien à vous dire, si ce n’est que j’attendrai patiemment l’issue de tout ce que vous ferez. — La besogne serait déjà faite, reprirent les envoyés du comte, si nous avions trouvé dans le bourg autre chose que des femmes et des enfants. — Oui, répliqua l’abbé avec ironie, vous êtes venus ici quatre hommes pour en arrêter plusieurs milliers[524]. » Ils ne répondirent rien ; mais l’une des personnes présentes ayant dit que, s’ils voulaient s’emparer des fugitifs, ils en trouveraient quatre-vingts cachés dans le bois le plus proche, leur réponse fut : « Nous ne pouvons y aller maintenant, nous avons un autre chemin à faire[525]. »

[523] Existimans autem versutus et callidus comes, quod non præsumeret se absente abbas ingredi in monasterium suum, simulavit languorem. Tunc abbas vecordiam ipsius despiciens, statim ipsa dominica cum triumpho vespere Vizeliacum venit, et monasterium suum obtinuit… (Hist. Vizeliac. monast., lib. III, apud Luc d’Achery, Spicileg., t. II, p. 533, col. 2.)

[524] Respondentes dixerunt se missos ideo esse, ut homines vici illius comprehenderent, sed ingressos neminem præter mulieres et parvulos earum invenisse. Ait illis : « Siccine quatuor homines tot millia comprehendere venistis ? » (Ibid.)

[525] « Aliud, inquiunt, iter nobis confecturis ; modo non dirigitur illo via nostra : » et sic tergiversantes abierunt. (Ibid.)

Les moines de Sainte-Madeleine, voyant qu’ils étaient maîtres du bourg par la fuite de tous les hommes valides, prirent avec eux quelques jeunes gens, fils des serfs qui habitaient les domaines ruraux de l’abbaye, et se répandirent en armes dans les rues, proclamant, avec grand bruit, le rétablissement du pouvoir légitime. Ils allaient de maison en maison à la recherche des usines et des boutiques établies sous le régime de la liberté communale. Arrivés au logis de Simon, ils brisèrent son comptoir de changeur, que l’abbé Pons lui avait concédé autrefois malgré l’avis de tous les frères, et, s’animant de plus en plus à cette puérile vengeance, ils démolirent l’appentis sous lequel se trouvait le comptoir[526]. Ensuite ils entrèrent dans les maisons de deux autres bourgeois, Hugues de Saint-Pierre et Hugues Gratte-Pain, et y détruisirent des pressoirs nouvellement construits dans les caves au détriment du pressoir banal, qui était l’un des droits du monastère[527].

[526] Et egressi sunt quidam de fratribus armatæ cum pueris juventutis, et fregerunt tabulam impii Simonis, et vestibulum domus ipsius, quæ contra jus ob contumeliam contradicentium fratrum ædificaverat… (Hist. Vizeliac. monast., lib. III, apud Luc d’Achery, Spicileg., t. II, p. 533, col. 2.) — Voyez, sur la concession dont il s’agit, une lettre du pape Adrien IV à l’abbé Pons, datée du 21 novembre 1156. (Hist. Vizeliac. monast., lib. I, apud Luc d’Achery, Spicileg., t. II, p. 517, col. 1.)

[527] Inde progressi dissipaverunt torcularia, quæ in subterraneis domorum suarum fraudulenter erexerant impius Hugo Fricans-Panem et nefandissimus Hugo de Sancto Petro. (Ibid., lib. III, p. 533, col. 2.)

Pendant ce temps, les émigrés de Vézelay, surtout ceux qui n’avaient point trouvé d’asile dans quelque bourg ou château du comte de Nevers, menaient une triste vie. La plupart campaient en plein air, sous des cabanes de branchages, en danger continuel d’être surpris et arrêtés. On les accusait, non sans fondement peut-être, de brigandages sur les routes, ce qui leur faisait des ennemis parmi les gens les moins affectionnés à la cause de l’abbaye[528]. Ils manquaient de tout et ressentaient une inquiétude journalière de ce qui se passait dans la ville, où ils avaient laissé leurs familles dans l’abandon et leurs biens exposés au pillage. Ils y envoyaient fréquemment des émissaires déguisés en pèlerins, pour demander des secours d’argent ou de vivres, et apprendre ce qu’il y avait de nouveau[529]. Mais cette pénible situation ne pouvait se soutenir longtemps ; ils résolurent d’en sortir par un coup de main, et de se remettre en possession de la ville, qui n’était gardée que par des paysans de l’abbaye, mal commandés et mal armés. Le rendez-vous des bandes d’émigrés devait être au village de Corbigny, à cinq lieues de Vézelay ; mais l’abbé, averti de ce projet, prit à sa solde, dit le narrateur contemporain, une troupe d’étrangers, hommes de grande bravoure, et habiles à manier l’arc et l’arbalète[530].