Les soldats franks conservaient encore cette physionomie et cette manière de combattre un demi-siècle après la conquête, lorsque le roi Theodebert passa les Alpes et alla faire la guerre en Italie. La garde du roi avait seule des chevaux et portait des lances du modèle romain : le reste des troupes était à pied, et leur armure paraissait misérable. Ils n’avaient ni cuirasses, ni bottines garnies de fer ; un petit nombre portait des casques, les autres combattaient nu-tête. Pour être moins incommodés par la chaleur, ils avaient quitté leur justaucorps de toile et gardaient seulement des culottes d’étoffe ou de cuir, qui leur descendaient jusqu’au bas des jambes. Ils n’avaient ni arc, ni fronde, ni autres armes de trait, si ce n’est le hang et la francisque[72]. C’est dans cet état qu’ils se mesurèrent avec plus de courage que de succès contre les troupes de l’empereur Justinien[73].
[72] Francisca, ce mot, qui suppose le sous-entendu securis, n’est autre que la transcription latine de l’adjectif teutonique frankisk.
[73] Procopii Hist., apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 37. — Agathiæ Hist., ibid., p. 65. — Il se peut que, dans ce tableau, l’extrême pauvreté d’habits et d’ornements soit moins applicable aux Franks eux-mêmes qu’à leurs auxiliaires des tribus germaines d’outre-Rhin. Du reste, on doit se figurer non-seulement les rois, mais les chefs de tout grade, vêtus et armés avec plus de luxe et d’élégance. On ne peut dire si le jeune prince, dont le costume et l’équipage sont décrits dans la 20e lettre de Sidoine Apollinaire, était Frank, Goth ou Burgonde. (Voyez ibid., t. I, p. 793.)
Quant au caractère moral qui distinguait les Franks à leur entrée en Gaule, c’était, comme je l’ai dit plus haut, celui de tous les croyants à la divinité d’Odin et aux joies sensuelles du Walhalla. Ils aimaient la guerre avec passion, comme le moyen de devenir riches dans ce monde, et, dans l’autre, convives des dieux. Les plus jeunes et les plus violents d’entre eux éprouvaient quelquefois dans le combat des accès d’extase frénétique, pendant lesquels ils paraissaient insensibles à la douleur et doués d’une puissance de vie tout à fait extraordinaire. Ils restaient debout et combattaient encore, atteints de plusieurs blessures dont la moindre eût suffi pour terrasser d’autres hommes[74]. Une conquête exécutée par de pareilles gens dut être sanglante et accompagnée de cruautés gratuites : malheureusement les détails manquent pour en marquer les circonstances et les progrès. Cette pauvreté de documents est due en partie à la conversion des Franks au catholicisme, conversion très-populaire dans toute la Gaule, et qui effaça la trace du sang versé par les nouveaux chrétiens orthodoxes. Leur nom fut rayé des légendes destinées à maudire la mémoire des meurtriers des serviteurs de Dieu, et les martyrs qu’ils avaient faits dans leur invasion furent attribués à d’autres peuples, comme les Huns ou les Vandales ; mais quelques traits épars, rapprochés par la critique et complétés par l’induction, peuvent mettre en évidence ce qu’ont voilé soit la flatterie des chroniqueurs, soit la sympathie religieuse.
. . . . Invicti perstant, animoque supersunt
Jam prope post animam.
(Sidon. Apollinar. Carm. in Paneg. Majoriani, ibid., t. I, p. 803.)
La langue des Scandinaves avait un mot particulier pour désigner les guerriers sujets à cette extase : on les appelait Berserkars. (Voyez l’Histoire des expéditions maritimes des Normands, par M. Depping, t. I, p. 46.)
La conquête des provinces méridionales et orientales de la Gaule par les Visigoths et les Burgondes fut loin d’être aussi violente que celle du nord par les Franks. Soustraits depuis longtemps à l’empire du fanatisme guerrier que propageait la religion des Scandinaves, ces deux peuples avaient émigré par nécessité avec femmes et enfants sur le territoire romain. C’était par des négociations réitérées, plus encore que par la force des armes, qu’ils avaient obtenu leurs nouvelles demeures. A leur entrée en Gaule ils étaient chrétiens, et, quoique appartenant à la secte arienne, ils se montraient en général tolérants. Les Goths le furent d’abord, et les Burgondes le furent toujours. Il paraît que cette bonhomie, qui est l’un des caractères actuels de la race germanique, se fit voir de bonne heure chez ce peuple. Avant leur établissement à l’ouest du Jura, les Burgondes avaient erré pendant plus d’un siècle sur le sol de la Germanie, se heurtant contre tous les dominateurs du pays, et toujours refoulés par eux. L’idée de malheur et de défaite s’était, pour ainsi dire, attachée à leur nom ; et cette longue suite de revers, couronnée par une catastrophe nationale dont la poésie du nord a fait sa grande épopée[75], avait adouci leur caractère et brisé en eux l’orgueil du barbare et du conquérant.