[108] … Incisa Arcadius sera unius portæ, eum civitati intromisit. (Greg. Turon. Hist. franc., lib. III, cap. IX, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 191.)
Pendant que ces arrangements se faisaient, l’on apprit que Theoderik était revenu vainqueur de la guerre contre les Thuringiens. A cette nouvelle, Hildebert, comme s’il eût craint d’être pris sur le fait ou de voir ses possessions attaquées, partit en grande hâte et se rendit à Paris, laissant une faible garnison dans la capitale de l’Auvergne. Deux ans se passèrent, durant lesquels le roi des Franks orientaux ne fit aucune tentative pour reprendre les villes qui avaient cessé de le reconnaître pour seigneur. Le pays était nominalement soumis au roi Hildebert, mais gouverné sous son nom par des indigènes, par la faction d’Arcadius, qui jouit probablement alors des honneurs dont l’acquisition était le but de ses intrigues. Mais l’orage qu’il avait imprudemment amassé sur son pays ne tarda pas à éclater, et cet orage fut terrible.
Le royaume des Burgondes, rendu tributaire par Chlodowig, avait continué, après sa mort, d’exciter l’ambition des rois franks. Une première expédition, entreprise, en 523, par les rois Hildebert, Chlodomir et Chlother, fut d’abord heureuse ; mais bientôt les Burgondes reprirent l’avantage : Chlodomir fut tué dans un combat, et les Franks évacuèrent le pays. Neuf ans après cette défaite, en l’année 532, l’ambition des rois se réveilla, excitée, à ce qu’il paraît, par la haine nationale des Franks contre les conquérants des bords du Rhône. Une seconde invasion fut résolue entre Chlother et Hildebert : ils firent inviter leur frère Theoderik à se joindre à eux, lui promettant de tout partager en commun. Dans son message, le roi Hildebert ne disait rien de l’occupation de l’Auvergne ; Theoderik n’en parla pas non plus, et s’excusa simplement de prendre part à la guerre entreprise par ses deux frères, ne laissant rien voir de son mécontentement ni de ses projets. Les deux rois partirent ; et, dès que la nouvelle de leur entrée sur le territoire des Burgondes fut connue des Franks orientaux, ils commencèrent à murmurer contre leur roi, de ce qu’il les privait des immenses profits que promettait cette guerre. Ils se rassemblèrent en tumulte autour de la demeure royale, et dirent à Theoderik : « Si tu ne veux pas aller en Burgondie avec tes frères, nous te quittons et les suivons au lieu de toi[109]. »
[109] « Si cum fratribus tuis in Burgundiam ire despexeris, te relinquimus, et illos satius sequi præoptamus. » (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. III, cap. XI, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 191.)
Le roi, sachant que la cause de la révolte était le regret de n’avoir point part au butin qui allait se faire, ne s’en émut pas, et dit aux Franks : « Suivez-moi vers la cité des Arvernes, et je vous ferai entrer dans un pays où vous prendrez de l’or et de l’argent autant que vous en pourrez désirer, où vous enlèverez des troupeaux, des esclaves, des vêtements en abondance : seulement ne suivez pas ceux-là[110]. » Cette proposition eut un plein succès, et les Franks promirent de faire en tout point la volonté du roi Theoderik. Pour mieux s’assurer de leur foi, il leur répéta encore qu’il serait permis à chacun d’emporter avec lui tout ce qu’il pourrait, et de faire esclave qui il voudrait parmi les gens du pays. L’armée, toute joyeuse, courut aux armes ; et, pendant que les Franks occidentaux passaient la Saône, les Franks orientaux partirent de Metz, résidence de leur roi, pour le long voyage qui devait les conduire en Auvergne.
[110] « Ad Arvernos, inquit, me sequamini, et ego vos inducam in patriam, ubi aurum et argentum accipiatis, quantum vestra potest desiderare cupiditas, de qua pecora, de qua mancipia, de qua vestimenta in abundantiam adsumatis ; tantum hos ne sequamini. » (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. III, cap. XI, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 191.)
Dès que les soldats du roi Theoderik eurent mis le pied sur les riches plaines de la basse Auvergne, ils commencèrent à ravager et à détruire, sans épargner ni les églises, ni les autres lieux saints[111]. Les arbres à fruit étaient coupés et les maisons dépouillées de fond en comble. Ceux des habitants que leur âge et leur force rendaient propres à être vendus comme esclaves, attachés deux à deux par le cou, suivaient à pied les chariots de bagages, où leurs meubles étaient amoncelés. Les Franks mirent le siége devant Clermont, dont la population, voyant du haut de ses murs le pillage et l’incendie des campagnes, résista aussi longtemps qu’elle put. L’évêque de la ville, Quintianus, partageait les fatigues et soutenait le courage des citoyens. « Pendant toute la durée du siége, dit un ancien auteur, on le vit de nuit faire le tour des murailles, chantant des psaumes et implorant par le jeûne et les veilles l’aide et la protection du Seigneur[112]. »
[111] … Arvernis ingressus, monasteria et ecclesias solo tenus, ut jam prælibavimus, coæquans… (Vita S. Austremonii primi Arvernorum episcopi, apud ibid., t. III, p. 407.)
[112] … Sanctus Dei muros ejus per noctem psallendo circuiret… in jejuniis atque vigiliis instanter orabat. (Vita S. Quintiani, episcopi Arvernensis, auct. Greg. Turon., apud Script. rer. gallic. et francic., t. III, p. 408.)
Malgré leurs prières et leurs efforts, les habitants de Clermont ne purent tenir longtemps contre une armée nombreuse et animée par la soif du pillage : la ville fut prise et saccagée. Le roi, dans sa colère, voulait en raser les murailles ; mais les hommes qu’il chargea de l’exécution de cet ordre furent arrêtés par des terreurs religieuses, seule garantie qu’eussent les indigènes de la Gaule contre la furie des Barbares. Sur les remparts de Clermont s’élevaient de distance en distance un grand nombre d’églises et de chapelles qu’il était impossible d’épargner en démolissant les murs. La vue de ces édifices effraya les chefs des Franks, qui reculèrent devant un sacrilége commis de sang-froid et sans profit. L’un d’eux, nommé Hilping, vint dire à Theoderik : « Écoute, glorieux roi, les conseils de ma petitesse : les murailles de cette ville sont très-fortes, elles sont flanquées de redoutables défenses ; je veux parler des basiliques des saints qui en garnissent le pourtour ; et en outre l’évêque de ce lieu passe pour grand devant le Seigneur. N’exécute pas ce que tu médites ; ne détruis pas la ville et ne maltraite pas l’évêque[113]. » La nuit suivante le roi eut dans son sommeil une attaque de somnambulisme : il se leva de son lit, et, courant sans savoir où, fut arrêté par ses gardes, qui l’exhortèrent à se munir du signe de la croix. Il ne fallut pas moins que cet accident pour le disposer à la clémence : il épargna la ville et interdit même le pillage dans un rayon de huit mille pas ; mais lorsque cette défense fut prononcée, il ne restait plus rien à piller.