Alors le roi Hildebert, appelant son confident Arcadius, lui dit d’aller trouver la reine afin d’apprendre d’elle ce qu’on devait faire des enfants ; et, pour joindre à cette demande l’éloquence des signes, que les Barbares aimaient à employer, il lui ordonna de prendre avec lui une paire de ciseaux et une épée. Le Romain obéit ; et dès qu’il fut en présence de la veuve de Chlodowig, il lui présenta les ciseaux et l’épée nue, en disant : « Très-glorieuse reine, nos seigneurs tes fils te font demander conseil sur ce qu’on doit faire de ces enfants : veux-tu qu’ils vivent, la chevelure coupée, ou veux-tu qu’ils soient égorgés ? » Stupéfaite de ces paroles et de l’envoi qui donnait au message quelque chose de plus sinistre, Chlothilde, hors d’elle-même, sans trop savoir ce qu’elle disait, répondit : « Si l’on ne veut pas qu’ils deviennent rois, j’aime mieux les voir morts que tondus. » L’ambassadeur intelligent se retira aussitôt, sans attendre d’autres paroles, et porta cette réponse aux deux rois, leur disant : « Vous avez l’aveu de la reine pour achever l’œuvre commencée[126]. »
[126] « … Favente regina, opus cœptum perficite… » (Ibid.)
Les deux rois entrèrent dans le lieu où les enfants étaient gardés, et aussitôt Chlother, saisissant l’aîné par le bras, le jeta par terre et lui enfonça un couteau sous l’aisselle. Aux cris de douleur qu’il jetait, son frère Gonther courut à Hildebert, et s’attachant à lui de toutes ses forces : « Mon père, dit-il, mon bon père, viens à mon secours : fais que je ne sois pas tué comme mon frère. » En dépit de ses résolutions, le roi Hildebert fut ému, les larmes lui vinrent aux yeux ; il dit à son complice : « Mon cher frère, je t’en prie, accorde-moi la vie de cet enfant : je te donnerai tout ce que tu voudras ; je te demande seulement de ne pas le tuer. » Mais Chlother, saisi d’une espèce de rage à la vue du sang, accabla son frère d’injures : « Repousse-le loin de toi, cria-t-il, ou tu vas mourir à sa place : c’est toi qui m’as mis dans cette affaire, et voilà que tu manques de parole[127]. » Hildebert eut peur : il se débarrassa de l’enfant, et le poussa vers Chlother, qui l’atteignit d’un coup de couteau entre les côtes. Il paraît qu’au moment où se terminait cette horrible scène, des seigneurs franks, suivis d’une troupe de braves, forcèrent les portes, et, sans tenir compte, comme il arrivait souvent, de ce que diraient ou feraient les rois, enlevèrent le plus jeune des enfants, Chlodoald, et le mirent en sûreté hors du palais[128]. Les nourriciers et les esclaves, qui n’excitaient pas le même intérêt, furent tous mis à mort, de crainte que l’envie ne leur prît de se dévouer pour venger leurs jeunes maîtres. Après ces meurtres, le roi Chlother, sans paraître aucunement troublé, monta à cheval et s’en alla vers Soissons ; Hildebert sortit aussi de Paris et se retira dans un de ses domaines voisin de la ville.
[127] « Tu, inquit, es incestator hujus causæ, et tam velociter de fide resilis ? » (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. III, cap. XVIII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 196, 197.)
[128] Tertium vero Chlodovaldum comprehendere non potuerunt, quia per auxilium virorum fortium liberatus est. (Ibid.)
Soit par prudence, soit par une sorte de justice barbare, les deux meurtriers appelèrent leur frère aîné, Theoderik, au partage du royaume de Chlodomir. Il reçut le Maine et l’Anjou, à condition d’oublier l’injure que Hildebert lui avait faite en s’emparant de l’Auvergne. Les deux rois se jurèrent amitié, et, pour garantie de leurs serments, se donnèrent mutuellement des otages. Ils les prirent, non dans les familles des Franks, trop fiers pour subir de bonne grâce cette espèce de captivité, mais parmi les fils des nobles gaulois. Beaucoup de jeunes gens de race sénatoriale furent ainsi déportés d’un royaume dans l’autre, et donnés en garde par chacun des deux rois à ceux des capitaines franks dans lesquels ils avaient le plus de confiance. Ce ne fut qu’un exil tant que la paix dura ; mais, à la première mésintelligence, tous les otages, sans exception, furent réduits en servitude : les uns devenant la propriété du fisc ; les autres, celle des chefs qui les avaient reçus en garde. Assujettis soit aux travaux publics, soit à un service domestique dans la maison de leurs maîtres, ils employèrent pour sortir d’esclavage toutes les ruses d’un esprit plus adroit et plus inventif que celui des Franks. Beaucoup réussirent à s’évader : c’étaient probablement ceux qui étaient retenus à peu de distance du centre de la Gaule. Mais les otages du roi Theoderik, disséminés dans les environs de Trèves et de Metz, furent moins heureux[129].
[129] Multi tamen ex eis per fugam elapsi, in patriam redierunt, nonnulli in servitio sunt retenti… (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. III, cap. XVIII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 194.)
Au nombre de ces derniers se trouvait un jeune homme appelé Attale, neveu de Grégoire, alors évêque de Langres et anciennement comte d’Autun. Issu d’une des premières familles sénatoriales de la Gaule, il était devenu l’esclave d’un Frank qui habitait le voisinage de Trèves, et son emploi était de garder au champ les nombreux chevaux de son maître. Dès que la discorde eut éclaté entre les rois Hildebert et Theoderik, l’évêque de Langres se hâta d’envoyer dans le nord à la recherche de son neveu, afin de savoir exactement en quel état il se trouvait. Au retour des gens chargés de cette commission, l’évêque les envoya de nouveau avec des présents pour le Barbare dont Attale gardait les chevaux ; mais celui-ci refusa tout en disant : « Un homme de si grande famille ne peut se racheter à moins de dix livres d’or[130]. » On rapporta cette réponse à l’évêque, et en un moment toute sa maison en fut instruite. Les esclaves s’apitoyaient sur le sort du jeune homme. L’un d’eux, nommé Léon, qui avait l’office de cuisinier, dans un élan de dévouement, courut vers son maître, et lui dit : « Si tu voulais me permettre d’y aller, je suis sûr que je parviendrais à le tirer de sa captivité. » L’évêque répondit qu’il le voulait bien, et Léon, tout joyeux, partit en grande hâte pour le lieu qu’on lui avait indiqué[131].
[130] « … Hic de tali generatione decem auri libris redimi debet. » (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. III, cap. XV, apud ibid.)
[131] Ibid.