A son arrivée, il épia d’abord l’occasion d’enlever le jeune homme ; mais la chose était trop difficile, et il fut contraint d’y renoncer. Alors il confia son projet à un homme probablement Romain de naissance, et lui dit : « Viens avec moi à la maison de ce Barbare, et là, vends-moi comme esclave ; l’argent sera pour toi : tout ce que je demande, c’est que tu me facilites les moyens d’accomplir ce que j’ai résolu[132]. » Cet arrangement fait, tous deux entrèrent dans la maison du Frank, et le cuisinier fut vendu par son compagnon pour la somme de douze pièces d’or. Avant de payer, le maître demanda à l’esclave quel genre d’ouvrage il savait faire. « Moi, répondit Léon, je suis en état de préparer tout ce qui se mange à la table des maîtres, et je ne crains pas que pour ce talent on trouve mon pareil. Je te le dis en vérité, quand tu voudrais donner un festin au roi, je me ferais fort de tout apprêter de la manière la plus convenable. — Eh bien, reprit le Frank, voici le jour du soleil qui approche ; ce jour-là, j’inviterai chez moi mes voisins et mes parents : il faut que tu me fasses un dîner qui les étonne et dont ils disent : Nous n’avons rien vu de mieux dans la maison du roi. — Que mon maître donne l’ordre de me fournir un bon nombre de volailles, et j’exécuterai ce qu’il me commande[133]. » Le dimanche venu, le repas fut servi à la grande satisfaction des convives, qui ne cessèrent de complimenter leur hâte jusqu’au moment de se séparer.

[132] « … Veni mecum, et venunda me in domo Barbari illius, sitque tibi lucrum pretium meum… » (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. III, cap. XV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 194.)

[133] « Ecce enim dies solis adest (sic enim barbaries vocitare diem Dominicum consueta est), in hac die vicini atque parentes mei invitabuntur in domo mea ; rogo ut facias mihi prandium quod admirentur, et dicant : Quia in domo regis melius non adspeximus. » (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. III, cap. XV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 194.)

Depuis ce jour, l’habile cuisinier devint le favori de son maître ; il avait l’intendance de la maison et le commandement sur les autres esclaves, auxquels il distribuait à son gré les rations de potage et de viande. Il employa un an à s’assurer les bonnes grâces de son maître et à lui inspirer une entière confiance. Puis, croyant le moment venu, il songea à se mettre en relation avec Attale, auquel il avait affecté jusque-là de paraître absolument étranger. Il se rendit, comme par passe-temps, dans le pré où le jeune homme gardait ses chevaux, et s’assit par terre à quelques pas de lui, pour qu’on ne les vît point causer ensemble. Dans cette position, il lui dit : « Voici le temps de songer au pays : cette nuit, quand tu auras ramené les chevaux à leur étable, je t’avertis que tu ne dois point céder au sommeil, mais te tenir prêt au premier appel ; car nous nous mettrons en route[134]. » Le jour où cet entretien eut lieu, le Frank avait chez lui à dîner plusieurs de ses parents, parmi lesquels se trouvait le mari de sa fille. C’était un homme d’un caractère jovial et qui ne dédaignait pas de plaisanter avec les esclaves de son beau-père. Vers minuit, tous les convives ayant quitté la table pour aller se coucher, le gendre, qui craignait d’avoir soif, se fit suivre à son lit par Léon portant une cruche de bière ou d’hydromel. Pendant que l’esclave posait le vase, le Frank se mit à le regarder entre les yeux, et lui parla ainsi d’un ton railleur : « Dis-moi donc, toi l’homme de confiance, est-ce que bientôt l’envie ne te prendra pas de voler les chevaux de mon beau-père pour retourner dans ton pays ? — Cette nuit même je compte le faire, s’il plaît à Dieu, répondit le Romain sur le même ton. — S’il en est ainsi, repartit le Frank, je ferai faire bonne garde autour de moi, afin que tu ne m’emportes rien. » Là-dessus il rit aux éclats d’avoir trouvé cette bonne plaisanterie, et Léon le quitta en riant[135].

[134] … Decubans in terra cum eo a longe, adversis dorsis, ut non cognosceretur quod loquerentur simul, dicit puero : « Tempus est enim ut jam cogitare de patria debeamus… » (Ibid.)

[135] « … Dic tu, o creditor soceri mei, si valeas, quando voluntatem adhibebis, ut adsumti equitibus ejus eas in patriam tuam ? » Hoc quasi joco delectans dixit… Et ridentes discesserunt. (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. III, cap. XV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 194.)

Quand tout le monde fut endormi, le cuisinier sortit de sa chambre, courut à l’étable des chevaux et appela Attale. Le jeune homme fut debout en un instant et sella deux chevaux. Quand ils furent prêts, son compagnon lui demanda s’il avait une épée. « Je n’ai, répondit-il, d’autre arme qu’une petite lance. » Alors Léon, entrant hardiment dans le corps de logis qu’habitait le maître, lui prit son bouclier et sa framée[136]. Au bruit qu’il fit, le Frank s’éveilla et demanda qui c’était, ce qu’on voulait. L’esclave répondit : « C’est moi, Léon, ton serviteur ; je viens de réveiller Attale pour qu’il se lève en diligence et mène les chevaux au pré : il a le sommeil aussi dur qu’un ivrogne. — Fais comme il te plaira, » répondit le maître ; et aussitôt il se rendormit. Léon donna les armes au jeune homme ; et tous deux, prenant sur leurs chevaux un paquet d’habits, passèrent la porte extérieure sans être vus de personne. Ils suivirent la grande route de Reims depuis Trèves jusqu’à la Meuse ; mais quand il fallut traverser la rivière, ils trouvèrent sur le pont des gardes qui ne voulurent point les laisser passer outre, à moins de savoir qui ils étaient, et s’ils ne prenaient pas de faux noms. Obligés de passer le fleuve à la nage, ils attendirent la chute du jour, et, abandonnant leurs chevaux, ils nagèrent en s’aidant avec des planches jusqu’à l’autre bord. A la faveur de l’obscurité, ils gagnèrent un bois et y passèrent la nuit[137].

[136] … Adprehendit scutum ejus ac frameam. (Ibid.) — Fram, dans l’ancienne langue germanique, voulait dire en avant, et framen, lancer ; ainsi la framée devait être une arme de jet : cependant ce mot a ici, et dans plusieurs autres passages des écrivains latins, le sens d’épée.

[137] Greg. Turon. Hist. Franc., lib. III, cap. XV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 194 et 195.

Cette nuit était la seconde depuis celle de leur évasion, et ils n’avaient encore pris aucune nourriture ; par bonheur ils trouvèrent un prunier couvert de fruits dont ils mangèrent, et qui soutinrent un peu leurs forces. Ils continuèrent de se diriger sur Reims à travers les plaines de la Champagne, observant soigneusement si quelqu’un ne venait pas derrière eux. Pendant qu’ils marchaient ainsi avec précaution, ils entendirent le trot de plusieurs chevaux. Aussitôt ils quittèrent la route, et trouvant près de là un buisson, ils se mirent derrière, couchés par terre, avec leurs épées nues devant eux. Le hasard fit que les cavaliers s’arrêtèrent près de ce buisson. L’un d’eux, pendant que les chevaux urinaient, se mit à dire : « Quel malheur que ces maudits coquins aient pris la fuite sans que j’aie pu encore les retrouver ; mais, je le dis par mon salut, si je mets la main sur eux, je ferai pendre l’un et hacher l’autre par morceaux[138]. » Les fugitifs entendirent ces paroles, et aussitôt après le pas des chevaux qui s’éloignaient. La nuit même ils arrivèrent à Reims, sains et saufs, mais accablés de fatigue. Ils demandèrent à la première personne qu’ils virent dans les rues la demeure d’un prêtre de la ville, nommé Paul. Ayant trouvé la maison de leur ami, ils frappèrent à sa porte au moment où l’on sonnait matines. Léon nomma son jeune maître et conta en peu de mots leurs aventures, sur quoi le prêtre s’écria : « Voilà mon songe vérifié : cette nuit j’ai vu deux pigeons, l’un blanc et l’autre noir, qui sont venus en volant se poser sur ma main[139]. »