Et d’abord, qu’y a-t-il de moins conforme à l’idée d’un roi selon nos mœurs, que ces enfants de Merowig, à la longue chevelure bien graissée, non point avec du beurre rance, comme celle des simples soldats germains, mais avec de l’huile parfumée[154] ? Véritables chefs de nomades dans un pays civilisé, ils campaient ou se promenaient à travers les villes de la Gaule, pillant partout, sans autre idée que celle d’amasser beaucoup de richesses en monnaie, en joyaux et en meubles ; d’avoir de beaux habits, de beaux chevaux, de belles femmes ; et, enfin, ce qui procurait tout cela, des compagnons d’armes bien déterminés, gens de cœur et de ressource, comme s’expriment les anciennes chroniques[155]. Par droit de conquête, et comme les premiers de la nation conquérante, ils s’étaient approprié, dans toutes les parties de la Gaule, un très-grand nombre de maisons et de terres qui formaient leur domaine patrimonial, leur al-od, comme on disait en langue franke[156]. Les villes mêmes étaient regardées par eux comme des portions de cet al-od, comme matière de possession et d’héritage. Acquérir de nouvelles richesses, accroître le nombre de ces braves qui garantissaient à leur chef la possession de ses trésors et lui en gagnaient de nouveaux, tel était l’unique but de leur politique. Toujours occupés d’intérêts matériels, ils n’exerçaient leur habileté qu’à reprendre ce qu’ils avaient aliéné, et à dépouiller leurs compagnons des feh-ods[157], ou soldes en terres, dont ils avaient payé d’anciens services. Il n’y avait trêve pour eux à cette passion d’amasser et de jouir, que dans les jours de maladie et aux approches de la mort. Alors les terreurs de la religion chrétienne se présentaient à leur esprit, redoublées par un souvenir confus des anciennes superstitions de leurs pères. Afin d’apaiser Dieu, ils le traitaient comme ils avaient voulu être traités eux-mêmes, et donnaient aux églises leur vaisselle d’or, leurs tuniques de pourpre, leurs chevaux, les terres de leur fisc. Enfin, avant d’expirer, ils divisaient paternellement entre tous leurs fils l’al-od qu’ils avaient reçu de leurs ancêtres, et tout ce qu’ils y avaient ajouté[158]. Ces fils vivaient et mouraient comme eux ; et à chaque génération se renouvelait une semblable distribution de meubles, de champs et de villes, sans qu’il y eût là-dessous autre chose que le soin du père de famille occupé à concilier d’avance les intérêts et les prétentions de ses fils.
Infundens acido comam butyro ?
(Sidon. Apollinar. Carm. XII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. I, p. 811.)
[155] Viri fortes, viri utiles, Franci utiliores… (Greg. Turon. Hist. Franc., passim.) — … Novi utilitatem tuam, quod sis valde strenuus. (Ibid., lib. II, cap. XII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 168.) — Les mots utilis et utilitas paraissent être des germanismes, et la traduction des mots nit ou nut et nutze, que les Franks prenaient dans le sens de brave et de propre à tout. Le nom d’homme, Nithard, signifie utile et brave.
[156] Od ou ot, dans les anciennes langues teutoniques, signifie richesse et propriété ; al-od veut dire littéralement toute propriété.
[157] Feh ou Feo, en langue franke, signifiait toute espèce de propriété mobilière, comme les troupeaux et l’argent, et, par extension, le revenu, la solde militaire ; feh-od veut dire littéralement propriété-solde. De là viennent les mots latins feodum et feudum, ainsi que notre mot de fief, qui a donné matière à tant de dissertations inutiles.
[158] Tam de alode parentum quam de comparato… (Formulæ veteres apud Script. rer. gallic. et francic., passim.)
Soit qu’on désapprouve ou non les partages que les rois franks, avant de mourir, faisaient entre leurs enfants, c’est donc à tort qu’on les regarde comme de véritables démembrements du corps social et de la puissance publique. Il est impossible de saisir en Gaule, aux sixième, septième et huitième siècles, rien de ce que nous entendons par ces mots d’une langue toute moderne. Les partages de ce qu’on appelle la monarchie n’avaient point, dans le principe, le caractère d’actes politiques ; ce caractère ne s’y est introduit qu’à la longue et indirectement. Comme les terres du domaine royal, distribuées sur toute la surface du pays conquis, se trouvaient en plus grand nombre dans les lieux où les tribus frankes s’étaient établies de préférence, les fils des rois, quand ils avaient reçu leur part d’héritage, étaient, par le fait, investis d’une prééminence naturelle sur les petits propriétaires et les guerriers cantonnés autour de leur domaine[159].
[159] On a compté jusqu’à cent vingt-trois grandes terres possédées par les rois de la seconde race en Belgique et sur les bords du Rhin. M. Guizot, dans ses Essais sur l’histoire de France (p. 123-127), donne les détails curieux sur la nature, la source et l’étendue des domaines royaux. J’ai lu avec plaisir cet ouvrage remarquable, qu’on regrette de voir joint comme un simple commentaire à celui de l’abbé Mably.