Ainsi, l’exercice du commandement était la conséquence, mais non l’objet du partage, qui n’avait réellement lieu qu’à l’égard des propriétés personnelles, soit mobilières, soit immobilières. Rien ne le prouve mieux que le tirage au sort qui avait souvent lieu entre les enfants des rois. Aujourd’hui encore, dans certains cas, on tire au sort les différentes portions d’un héritage ; jamais il n’est tombé dans l’esprit des hommes de diviser en lots l’administration sociale et les dignités politiques. La conduite des fils des rois franks vient à l’appui de cette manière de voir. Ils semblaient attacher moins d’importance aux domaines territoriaux qu’à l’argent et aux meubles précieux, dont ils s’emparaient premièrement, et qu’ils se disputaient avec fureur. Ils jugeaient qu’une ample distribution d’or et de bijoux aux capitaines et aux braves était, pour eux, le plus sûr moyen de devenir rois comme leur père, c’est-à-dire d’être reconnus par un nombre suffisant de soldats bien déterminés à soutenir le chef qu’ils auraient proclamé. Quelquefois, au moment même où le père venait de fermer les yeux, les fils, sans se conformer à ses dernières volontés, pillaient ses trésors, enlevaient la plus grosse part qu’ils pouvaient, et l’emportaient sur les domaines qui leur étaient échus, pour acquérir de nouveaux compagnons et s’assurer de la fidélité des anciens. Ce qui eut lieu après les funérailles de Chlother, Ier du nom, en 561, et à la mort de Dagobert, en 638, mérite d’être cité comme exemple. Voici les faits tels qu’ils sont rapportés par deux historiens contemporains :
« Le roi Chlother, étant à chasser dans la forêt de Cuise, fut pris de la fièvre et transporté à Compiègne. Là, cruellement tourmenté de la maladie, il disait souvent dans son langage : Wha ! que pensez-vous que soit ce roi du ciel qui fait mourir ainsi de puissants rois[160] ? Il rendit l’âme, plein de tristesse. Ses quatre fils, Haribert, Gonthramn, Hilperik et Sighebert, le portèrent à Soissons avec de grands honneurs, et l’ensevelirent dans la basilique de Saint-Médard. Après les obsèques de son père, Hilperik s’empara des trésors gardés au domaine de Braine ; et s’adressant à ceux des Franks qui pouvaient le plus, il les amena, à force de présents, à se ranger sous son commandement[161]. Aussitôt il se rendit à Paris et s’empara de cette ville ; mais il ne put la posséder longtemps, car ses frères se réunirent pour l’en chasser. Ensuite ils partagèrent régulièrement et au sort les terres et les villes. Haribert obtint le royaume de son oncle Hildebert, et Paris pour résidence ; Gonthramn, le royaume de son oncle Chlodomir, dont le siége était Orléans ; Hilperik eut le royaume de son père, et Soissons fut sa ville principale ; enfin Sighebert reçut pour son lot le royaume de son oncle Theoderik, et Reims devint sa résidence. Peu de temps après, Sighebert étant allé en guerre contre les Huns, qui faisaient des invasions dans la Gaule, Hilperik profita de son absence pour s’emparer de Reims et des autres villes qui lui appartenaient ; il s’ensuivit entre eux une guerre civile. Revenu vainqueur des Huns, Sighebert s’empara de la ville de Soissons, et y ayant trouvé Theodebert, fils du roi Hilperik, il le fit prisonnier ; puis il marcha contre Hilperik, lui livra bataille, fut victorieux, et rentra en possession de ses villes… »
[160] « Wa ! Quid putatis, qualis est ille rex cœlestis qui sic tam magnos reges interficit ? » (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. IV, cap. XXI, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 214.) — Wha ! ou Whe ! dans tous les dialectes germaniques, est une exclamation de douleur.
[161] … Et ad Francos utiliores petiit, ipsosque muneribus mollitos sibi subdidit. (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. IV, cap. XXII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 214.)
« Après la mort de Dagobert, Pepin, majeur de la maison royale, et les autres chefs des Franks orientaux, voulurent et prirent pour roi Sighebert, l’aîné de ses fils. Le plus jeune, appelé Chlodowig, devint roi des Franks occidentaux, sous la tutelle de sa mère Nanthilde. Sighebert ne tarda pas à envoyer des messagers demander à la reine Nanthilde et au roi Chlodowig la part qui lui revenait des trésors de son père. Kunibert, évêque de Cologne, Pepin et quelques autres des principaux chefs de l’Oster, se rendirent à Compiègne, où, par l’ordre de Chlodowig et d’après l’avis d’Ega, majeur de sa maison, on apporta le trésor de Dagobert, qui fut partagé également[162]. On fit transporter à Metz la part de Sighebert ; on la lui présenta et on en dressa l’inventaire… »
[162] Chunibertus… cum aliquibus primatibus Auster… (Fredegarii Chron., cap. LXXXV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 445.) — Auster ou Oster, en langue franke, signifie orient. Ce mot est quelquefois latinisé par ceux d’Austria et Austrasia. Il est difficile de deviner quelle espèce de corruption de langage a donné naissance au dernier.
Quelquefois il arrivait que, de leur vivant, les rois franks envoyaient leurs fils résider dans les parties du territoire où ils possédaient de grands domaines, soit pour en diriger l’exploitation et en percevoir les revenus, soit pour surveiller la conduite des propriétaires voisins, soit enfin pour consolider et étendre leurs établissements dans les pays où ils avaient fait des expéditions. Cette mission, plus domestique que politique, mais donnée quelquefois avec grand appareil, d’après le consentement des chefs du territoire où le fils du roi devait s’établir, est toujours présentée par nos historiens comme une véritable association à la royauté, et un partage formel de l’État. C’est encore une illusion causée peut-être par l’abus que font les anciens chroniqueurs des formules politiques de la langue latine. Dans le fond, il ne s’agissait, pour les fils, que d’être associés avant l’âge à la jouissance des biens paternels ; mais cette transaction toute privée entraînait ordinairement des conséquences d’une autre nature. Le fils, établi sur les domaines royaux, dans telle ou telle grande province, se faisait connaître des propriétaires voisins, gagnait facilement leurs bonnes grâces, et devenait leur chef, de préférence à tout autre, au moment où la royauté était vacante ; tous, selon l’expression des chroniques, le désiraient d’un commun accord[163]. Cela se faisait naturellement, par le simple cours des choses, et sans qu’il se passât rien de ce qui aurait eu lieu, par exemple, après un partage politique de la monarchie de Louis XIV.
[163] Quum omnes eum unanimi conspiratione appetissent. (Fredegarii Chron., apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 435, notes et passim.)
Quand les faits sont ainsi éclaircis, la question de savoir si les partages étaient réglés par les rois franks, de leur propre autorité, ou si le consentement de l’assemblée nationale était nécessaire, devient claire à son tour. En tant qu’il distribuait entre ses enfants ses trésors ou ses terres, le roi n’avait besoin du consentement de personne : il ne faisait qu’un acte de propriétaire ou de père de famille. Mais pour faire accepter comme chef, par les guerriers, le fils auquel il avait donné ses biens, dans telle ou telle portion du territoire, il lui devenait indispensable d’obtenir le consentement de ceux-ci, et l’usage était de le demander. De là le mélange apparent de pouvoir absolu et de délibération libre qui se présente dans les chroniques.
On se trompe beaucoup, lorsque, attribuant au titre de roi une signification ou trop ancienne ou trop moderne, on s’imagine que la conquête des Franks créa pour toute la Gaule un centre d’administration uniforme. Même dans le temps où les fils de Chlodowig assistaient à des jeux publics dans l’amphithéâtre d’Arles, et faisaient battre à Marseille de la monnaie d’or[164], leur gouvernement, à proprement parler, n’existait qu’au nord de la Loire, où habitaient les tribus frankes. Hors de ces limites, toute l’administration consistait dans une occupation militaire. Des bandes de soldats parcouraient le pays comme des espèces de colonnes mobiles, afin d’entretenir la terreur, ou se cantonnaient dans les châteaux des villes, rançonnant les citoyens, mais ne les gouvernant point, et les abandonnant soit à leur régime municipal, soit à une sorte de despotisme exercé paternellement par les évêques[165]. Aussi, lorsqu’il y avait plusieurs rois ensemble, les voyait-on, au lieu de choisir des provinces distinctes, résider à quelques lieues l’un de l’autre. A l’exception du territoire colonisé par la race conquérante, ils ne voyaient dans toute l’étendue de la Gaule qu’un objet de propriété et non de gouvernement. De là viennent ces quatre capitales dans un espace de soixante lieues[166], ces partages dans lesquels on trouve réunis en un même lot le Vermandois et l’Albigeois, et qui s’étendent en longues bandes de terre, depuis le cours de la Meuse jusqu’aux Alpes et la Méditerranée. De là enfin la division d’une même ville en plusieurs parts, et d’autres bizarreries, qui, si on les examine de près, montrent que, dans ces arrangements politiques, l’intérêt de propriété prévalait sur toute idée d’administration.