[172] Ripa semble avoir été le nom proprement affecté, durant le quatrième et le cinquième siècle, à la rive romaine du Rhin. Quant à la liaison de cette dénomination géographique au mot tudesque ware, qui signifie homme, elle n’a rien qui doive surprendre ici, car il s’en trouve d’autres exemples. Les Suèves, qui occupent l’ancien pays des Boïes, près des sources du Danube, prirent dès lors le nom de Boiowares, hommes de Boïes, aujourd’hui Bavarois. Les Saxons, établis dans le pays de Kent, en Angleterre, abandonnèrent leur nom national pour celui de Cantivares.
Après avoir porté ses conquêtes jusqu’au sud de la Gaule, Chlodowig, réagissant contre ses propres compagnons d’armes, détruisit l’un après l’autre les rois des Franks orientaux[173]. Sous ce chef redoutable et sous ses fils, toute la confédération franke parut ne former qu’un même peuple ; mais, malgré les apparences d’union, un vieil esprit de nationalité, et même de rivalité, divisait les deux principales tribus des conquérants de la Gaule, séparées d’ailleurs par quelques différences de loi, de mœurs et peut-être de langage ; car le haut allemand (si l’on peut employer cette locution moderne) devait dominer dans le dialecte des Franks orientaux, et le bas allemand dans celui des Neustriens. Les premiers, placés à l’extrême limite de l’empire gallo-frank, servant de barrière à cet empire contre les agressions réitérées des peuples païens de la Germanie, nourrissaient, au milieu d’occupations guerrières, le désir de l’indépendance, et même de la domination politique à l’égard de leurs frères du sud. Ils tendaient non-seulement à s’affranchir, mais à former à leur tour la tête de la confédération. Pour parvenir à ce but, le premier moyen était d’avoir des rois à part ; et de là vint l’empressement avec lequel les leudes de l’Oster, comme parlaient les Franks, se groupaient autour des fils des rois envoyés parmi eux, et leur décernaient une royauté effective, soit du consentement, soit contre le gré de leur père. Ils allaient même jusqu’à exciter ces fils à des révoltes qui flattaient leur vanité nationale et leur espérance de s’ériger en État indépendant[174]. Cette rivalité produisit des guerres civiles qui se prolongèrent durant tout le septième siècle, et enfin, au commencement du huitième, la réaction s’accomplit par un changement de dynastie, qui transporta la domination des Saliskes aux Ripewares, et la royauté des Merowings aux Karlings.
[173] Sighebert, roi à Cologne, et Reghenaher ou Raghenher, roi à Cambrai.
[174] Voyez Gesta Dagoberti regis, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 580.
Dans cette lutte des tribus frankes de l’orient et du nord contre celles de l’occident et du sud, il était impossible que les premières ne prévalussent pas à la longue, et que le siége du gouvernement ne fût pas transporté, un jour, des bords de la Seine ou de l’Aisne sur ceux de la Meuse ou du Rhin. En effet, la population orientale n’était point clair-semée, comme l’autre, au milieu des Gallo-Romains : incessamment grossie par des émigrés de la Germanie, par tous ceux que l’envie de chercher fortune ou l’attrait d’une religion nouvelle déterminaient à se ranger sous l’empire des rois chrétiens, elle formait une masse plus compacte, moins énervée par l’oisiveté, la richesse et l’exemple des mœurs romaines. L’énergie belliqueuse des anciens envahisseurs se changea bientôt, chez les Neustriens, en esprit de guerres privées, en fureur de se piller les uns les autres, de se disputer un à un tous les lambeaux de la conquête. Les familles riches, surtout la famille royale, s’abandonnèrent à un goût effréné pour les jouissances et les plaisirs sensuels. On peut dire, il est vrai, que ceux des Mérovingiens que nos histoires nomment rois fainéants furent corrompus à dessein, et avec une sorte d’art, par les chefs qui s’étaient emparés de leur tutelle ; mais si cette disposition à la mollesse n’eût pas existé chez les Franks occidentaux, la race des Pepin, malgré toute sa politique, aurait fait d’inutiles efforts pour s’élever au rang de dynastie royale.
Le premier roi de cette seconde race partagea la Gaule entre ses deux fils, à la manière des anciens rois, par coupe longitudinale. Dans ce partage, les royaumes d’Oster et de Neoster furent seuls considérés comme des États, et l’immense territoire qui se trouvait en dehors leur fut ajouté comme annexe. Le royaume occidental, donné à Karl, s’étendait jusqu’aux Pyrénées à travers l’Aquitaine, dont il ne renfermait qu’une partie. L’autre royaume, donné à Karloman, avait pour limites extrêmes le Rhin et la Méditerranée. Mais après que la mort de ce dernier eut réuni sous un même sceptre les deux royaumes, ce mode de division de l’empire frank ne se reproduisit plus d’une manière fixe. La Neustrie, en perdant sa prépondérance, perdit son caractère national ; tandis qu’une autre province gauloise, l’Aquitaine, qui, sous la première race, avait toujours figuré comme domaine, prit, dans les nouveaux partages, le rang d’un État distinct. Un si grand changement ne vint pas du hasard, mais d’une réaction énergique de l’esprit national des indigènes du midi contre le gouvernement fondé par la conquête. Ce pays, affranchi, mais non d’une manière absolue, malgré plusieurs insurrections, jouit alors du singulier privilége de communiquer aux fils des rois la royauté effective, et une puissance quelquefois dirigée d’une manière hostile contre leurs pères. Le fils de l’empereur Karl le Grand fut roi en Aquitaine tout autrement que ne l’avait été le frère de Dagobert Ier ; et après que lui-même eut hérité de l’empire, les Aquitains élurent celui de ses fils qu’il ne voulait pas leur donner. Tel fut le commencement d’une révolution qui, après des guerres longues et sanglantes, s’accomplit par le démembrement définitif de l’empire des Franks ; mais ce démembrement sous la seconde race ne doit pas plus être imputé aux fautes des rois que le partage du royaume en deux États sous la première. Tout fut l’œuvre de l’esprit national et de cette impulsion des grandes masses d’hommes à laquelle nulle puissance ne résiste.
LETTRE XI
Sur le démembrement de l’empire de Karl le Grand[175].
[175] A propos de ce nom, je dois dire que je ne prétends pas supprimer celui de Charlemagne, mais seulement l’interpréter, laissant chacun libre de se conformer à l’usage. Les noms célèbres qui, par l’histoire, sont entrés dans la langue nationale font partie de cette langue, je le reconnais, et j’accorde qu’on écrive Charlemagne, Charles Martel, et même Clovis, pourvu qu’on sache bien ce qu’on fait, et qu’on ait l’attention, une fois au moins, de le faire savoir au lecteur.
Si vous voulez comprendre le véritable sens des troubles qui suivirent la mort du premier empereur de race franke, oubliez un instant vos lectures et reportez votre attention sur un événement récent, la chute de l’empire français. Lorsque vous avez vu la moitié de l’Europe gouvernée par les membres d’une seule famille, et les villes de Rome, d’Amsterdam et de Hambourg devenir des chefs-lieux de département, avez-vous cru que cela pût durer ? Quand ensuite la guerre a détruit ce que la guerre avait créé, quand les Italiens, les Illyriens, les Suisses, les Allemands, les Hollandais ont cessé d’être sujets du même empereur, cette séparation vous a-t-elle frappé comme un bouleversement de la société ? Enfin, n’est-ce pas dans la nature même de la puissance impériale que vous avez reconnu les causes de sa ruine ? Cette catastrophe, arrivée sous nos yeux, du vivant même du fondateur de l’empire, fait un singulier contraste avec nos conjectures historiques sur la durée de la domination franke, si Charlemagne eût vécu plus longtemps, ou si son fils lui eût ressemblé.
Peut-être, avant la grande et triste expérience que nous avons faite il y a treize ans[176], et à l’aide des seules idées fournies par la vue de l’Europe sous l’ancien régime, était-il impossible de discerner la véritable raison des mouvements politiques où fut entraînée la famille de Charlemagne. Le maintien de l’empire frank ne dépendait pas, comme tant d’historiens l’ont dit, en copiant Montesquieu, du sage tempérament mis entre les ordres de l’État, de l’occupation donnée à la noblesse pour l’empêcher de former des desseins, et de la soumission filiale des enfants du prince. Il ne s’agissait ni d’ordres de l’État, ni de noblesse, ni des autres classifications sociales de la monarchie moderne ; il s’agissait de retenir sous une sujétion forcée plusieurs peuples étrangers l’un à l’autre, et dont quelques-uns surpassaient de beaucoup le peuple conquérant en civilisation et en habileté pour les affaires. Nous savons aujourd’hui quels phénomènes moraux résultent nécessairement de toute domination établie par conquête. A l’enivrement de gloire militaire qu’éprouve, sous les drapeaux du conquérant, une armée composée d’hommes de races diverses, se joint une haine profonde de la domination étrangère, passion plus durable que l’autre, qui s’accroît en silence et finit par tout entraîner. Le moment fatal pour les grands empires n’arrive, le plus ordinairement, qu’à la mort de leur fondateur, parce que, en général, les peuples hésitent à s’aventurer, et attendent qu’un dérangement quelconque leur fournisse soit une occasion, soit un prétexte de révolte. Cette loi, source de tant de jugements défavorables prononcés par l’histoire contre les fils des monarques les plus admirés, n’est cependant point absolue. Nous en avons eu la preuve dans la destinée d’un homme de génie, dont l’immense domination fut démembrée de son vivant, lorsqu’il n’avait rien perdu de ses talents militaires et de son énergie politique. Sans doute, il ne suit pas de cet exemple que les enfants de Charlemagne doivent être absous du jugement d’incapacité qui pèse sur eux ; mais c’est un avertissement pour les historiens d’aller chercher les causes des révolutions de ce monde ailleurs que dans le plus ou le moins de mérite des têtes couronnées.