[176] Écrit en 1827.

C’est aussi une erreur de croire que toujours la chute d’une grande puissance produise l’anarchie sociale. Souvent le renversement du pouvoir n’est autre chose que la restauration de l’ordre et de l’indépendance naturelle des peuples, restauration laborieuse, à laquelle on n’arrive qu’après de longs essais, et lorsque plusieurs générations ont péri au milieu des troubles. Si, dans la réaction des puissances européennes contre la domination française, tout s’est terminé en peu de temps, si une paix générale a promptement suivi l’explosion, c’est que les nations détachées de l’empire n’ont fait que rentrer, pour ainsi dire, dans leurs anciens cadres et sous un régime auquel, pour la plupart, elles s’étaient habituées de longue main. Or, l’état des choses n’était pas le même lorsque, vers le milieu du neuvième siècle, la Gaule et l’Italie commencèrent à réagir comme puissances politiques contre l’empire des Teutskes[177] ou Teutons. Les indigènes de ces deux pays démembrés depuis quatre siècles de l’empire romain, et depuis ce temps exploités plutôt que gouvernés par des conquérants de race étrangère, avaient perdu leurs traditions nationales. Ils ne voyaient dans le passé aucune situation politique à laquelle ils pussent revenir ; ils avaient tout à créer : et voilà pourquoi la lutte fut longue, pourquoi il fallut plus de cinquante ans de guerre avant que s’accomplît le démembrement définitif du nouvel empire en neuf États séparés l’un de l’autre, soit par des limites naturelles et le souvenir non encore éteint d’une antique nationalité, soit par des différences de race, de langue ou de dialecte[178].

[177] Ce nom, différemment orthographié à cause du changement arbitraire du d en t, est un adjectif dérivé du mot Teut, Theod ou Thiod, qui signifie peuple dans les anciens dialectes germaniques. Toutes les populations de cette race, quel que fût leur nom, Franks, Alamans, Goths, Longobards, etc., donnaient à leur idiome originel le nom de Teutske, c’est-à-dire national, par opposition aux langues étrangères. Cette désignation, d’abord appliquée à la langue seule, fut adoptée ensuite comme nom de nation par toutes les tribus réunies au royaume des Franks. Le mot latin Teutones prouve qu’anciennement une partie au moins de la population germanique employait dans le même sens le substantif Teut.

[178] La Germanie, la Lorraine, la France, la Bretagne, l’Italie, la Bourgogne transjurane, la Bourgogne cisjurane, l’Aquitaine et la Marche d’Espagne.

Une chose digne de remarque, c’est l’espèce d’ordre avec lequel, au milieu d’une confusion apparente, les événements marchèrent vers ce grand but, comme s’il eût été aperçu d’avance. Il semble qu’à travers toutes les fluctuations causées par les chances de la guerre, un instinct de bon sens ramenait toujours les peuples au mode de démembrement le plus conforme à leur division naturelle. Dès le commencement des guerres civiles entre l’empereur Lodewig ou Louis[179] et ses enfants, guerre où le père et les fils étaient poussés à leur insu par des mouvements nationaux, une grande divergence d’opinion politique se laisse apercevoir entre les Franks vivant au milieu de la population gauloise, et ceux qui sont demeurés sur l’ancien territoire germanique. Les premiers, ralliés, malgré leur descendance, à l’intérêt du peuple vaincu par leurs ancêtres, prirent en général parti contre l’empereur, c’est-à-dire contre l’empire, qui était, pour les Gaulois indigènes, un gouvernement de conquête. Les autres s’unirent, dans le parti contraire, avec toutes les peuplades tudesques, même anciennement ennemies des Franks. Ainsi tous les peuples teutons, ligués en apparence pour les droits d’un homme, défendaient leur cause nationale en soutenant, contre les Gallo-Franks et les Welskes[180], une puissance qui était le résultat des victoires germaniques. Selon le témoignage d’un contemporain, l’empereur Lodewig se défait des Gallo-Franks, et n’avait de confiance que dans les Germains. Lorsqu’en l’année 830 les partisans de la réconciliation entre le père et le fils proposèrent, comme moyen d’y parvenir, une assemblée générale, les malintentionnés travaillèrent pour que cette assemblée eût lieu dans une ville de la France romane : « Mais l’empereur, dit le même historien, n’était pas de cet avis, et il obtint, selon ses désirs, que le peuple fût convoqué à Nimègue : toute la Germanie s’y rendit en grande affluence afin de lui prêter secours[181]. »

[179] Il y a quelque fondement dans l’usage introduit par les premiers historiens en langue française, de faire succéder, à cette époque, le nom de Louis à celui de Clovis. Sous la seconde race, l’aspiration, que les anciens Franks plaçaient devant les lettres l et r, tomba en désuétude : ainsi les noms de Hldowig, Hloter, Hrodebert, etc., se changèrent en Lodewig, Lother, Rodebert, etc. On peut faire dater de la même époque la substitution de l’e muet aux autres voyelles dans les syllabes non accentuées.

[180] Welske ou Welsche était le nom que les peuples germains donnaient à tous les Occidentaux, Bretons, Gaulois ou Italiens. Ils appelaient langue welsche la langue latine, et population welsche, les indigènes de la Gaule, au milieu desquels vivaient les Franks. On a tort d’employer aujourd’hui ce mot dans le sens de barbare ; car, dans la langue d’où il provient, il servait à désigner des peuples dont la civilisation était fort avancée.

[181] … Diffidens quidem Francis, magisque se credens Germanis… Ommnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio futura. (Vita Ludovici Pii, cap. XLV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. VI, p. 111.)

Peu de temps après, la Germanie elle-même, jusqu’alors si fidèle à l’empire, sépara sa cause nationale de celle des nouveaux césars. Lorsque Lodewig Ier, en mourant, eut laissé la domination franke partagée entre ses trois fils, Lother, Lodewig et Karl, quoique le premier eût le titre d’empereur, les nations teutoniques s’attachèrent davantage au second, qui n’était que roi. Bientôt la question de la prééminence de l’empire sur les royaumes se débattit à main armée entre les frères ; et, dès le commencement de la guerre, les Franks orientaux, les Alamans, les Saxons et les Thuringiens prirent parti contre le Keisar[182].

[182] C’est ainsi que les Franks orthographiaient le nom de césar, qu’ils employaient pour empereur. En allemand moderne, on écrit Keiser.