Réduit, en fait, au gouvernement de l’Italie, de l’Helvétie, de la Provence et d’une petite portion de la Gaule Belgique, l’empereur Lother eut aussi peu de partisans sur les bords du Rhin et de l’Elbe que sur ceux de la Seine et de la Loire. « Sachez, » mandait-il à ses frères qui le priaient de les laisser en paix chacun dans son royaume, « sachez que le titre d’empereur m’a été donné par une autorité supérieure, et considérez quelle étendue de pouvoir et quelle magnificence doivent accompagner un pareil titre[183]. » Cette réponse altière était, à proprement parler, un manifeste contre l’indépendance nationale dont les peuples sentaient le besoin ; ils y répondirent d’une manière terrible par cette fameuse bataille de Fontanet, près d’Auxerre, où les fils des Welskes et des Teutskes combattirent sous les mêmes drapeaux, pour le renversement du système politique fondé par Karl le Grand. L’espèce de recueillement religieux avec lequel l’armée des confédérés se prépara à ce combat, comme au jugement de Dieu, prouve que, dans la conviction des contemporains, il devait s’y décider autre chose qu’une querelle domestique.
[183] … Mandat fratribus suis, quoniam scirent illi imperatoris nomen magna auctoritate fuisse impositum… (Nithardi Hist., lib. II, cap. X, apud Script. rer. gallic. et francic., t. VII, p. 22.)
« Tout espoir de justice et de paix paraissant enlevé, Lodewig et Karl firent dire à Lother que, s’il ne trouvait rien de mieux, il eût à recevoir leurs propositions, sinon qu’il sût que le lendemain même, à la deuxième heure du jour, ils en viendraient au jugement de Dieu tout-puissant. Lother, selon sa coutume, traita insolemment les envoyés, et répondit qu’on verrait bien ce qu’il savait faire. Au point du jour, Lodewig et Karl levèrent leur camp, et occupèrent, avec le tiers de leur armée, le sommet d’une hauteur voisine du camp de Lother : ils attendirent son arrivée et la deuxième heure du jour, comme les envoyés l’avaient juré. A cette heure, en effet, un grand et rude combat s’engagea sur les bords d’une petite rivière… Lother, vaincu, tourna le dos avec tous les siens… Après l’action, Lodewig et Karl délibérèrent, sur le champ de bataille même, sur ce qu’on devait faire des fuyards. Les uns, remplis de colère, conseillaient de poursuivre l’ennemi ; les autres, et en particulier les deux rois, prenant pitié de leur frère et de son peuple, étaient d’avis de leur témoigner en cette occasion la miséricorde de Dieu. Le reste de l’armée y ayant consenti, tous cessèrent de combattre et de faire du butin, et rentrèrent dans leur camp vers le milieu du jour. Ils résolurent de passer le lendemain, qui était un dimanche, en cet endroit. Et ce jour-là, après la célébration de la messe, ils enterrèrent également amis et ennemis, fidèles et traîtres, et soignèrent également tous les blessés selon leur pouvoir. Ils envoyèrent après ceux qui s’étaient enfuis leur dire que, s’ils voulaient retourner à leur foi, toute offense leur serait pardonnée. Ensuite les rois et l’armée, affligés d’en être venus aux mains avec un frère et avec des chrétiens, interrogèrent les évêques sur ce qu’ils devaient faire à cause de cela. Tous les évêques se réunirent en concile, et il fut déclaré dans cette assemblée qu’on avait combattu pour la seule justice, que le jugement de Dieu l’avait prouvé manifestement, et qu’ainsi quiconque avait pris part à l’affaire, soit par conseil, soit en action, comme instrument de la volonté de Dieu, était exempt de tout reproche ; mais que si quelqu’un, au témoignage de sa propre conscience, avait conseillé ou agi dans cette guerre par colère, ou haine, ou vaine gloire, ou quelque autre vice, il devait avouer sa faute en confession, et faire la pénitence qui lui serait imposée[184]… »
[184] Nithardi Hist., lib. II et III, apud Script. rer. gallic. et francic., t. VII, p. 22 et 23.
Cette alliance formée entre deux grandes masses d’hommes, qui, par une circonstance bizarre, ne s’unissaient momentanément qu’afin d’être à l’avenir séparés d’une manière plus complète, fut confirmée l’année suivante (842) par des serments publics. Louis et Charles se réunirent à Strasbourg avec leurs armées, dont l’une était composée d’hommes de toutes les tribus teutoniques, l’autre de Gaulois septentrionaux, commandées par des seigneurs franks, et de méridionaux, sous des chefs indigènes. Afin de prouver au peuple que la guerre où ils étaient engagés de nouveau ne serait pas un jeu politique, les deux rois se jurèrent mutuellement de maintenir, contre l’empereur, la séparation nationale, et de ne point faire de paix avec lui au détriment l’un de l’autre. Louis, comme l’aîné, prit le premier la parole en présence des deux armées, et prononça en langue tudesque[185] le discours suivant :
[185] Teudisca lingua. (Nithardi Hist., apud Script. rer. gallic. et francic., t. VII, p. 22 et 23.)
« Vous savez combien de fois, depuis la mort de notre père, Lother s’est efforcé de poursuivre et de faire périr moi et mon frère ici présent. Puisque ni la fraternité, ni la chrétienté, ni aucun moyen, n’ont pu faire qu’il y eût paix entre nous sans blesser la justice, contraints enfin, nous avons remis la chose au jugement de Dieu tout-puissant, afin que chacun de nous se contentât de ce que sa volonté lui attribuerait. Dans ce combat, comme vous le savez, et par la miséricorde de Dieu, nous avons été vainqueurs. Lui, vaincu, s’est réfugié avec les siens où il a pu. Alors, émus d’amitié fraternelle et compatissant aux maux du peuple chrétien, nous n’avons pas voulu les poursuivre et les détruire ; mais, de même qu’auparavant, nous avons demandé que chacun fût assuré dans ses justes droits. Néanmoins, n’acceptant point l’arrêt de Dieu, il ne cesse de poursuivre à main armée mon frère et moi : il désole notre peuple par des incendies, des rapines et des meurtres. C’est pourquoi, forcés par la nécessité, nous nous réunissons aujourd’hui ; et parce que nous craignons que vous ne doutiez de la sincérité de notre foi et de la solidité de notre union fraternelle, nous avons résolu de nous prêter serment l’un à l’autre en votre présence. Ce n’est point une ambition injuste qui nous fait agir ainsi ; mais nous voulons, si Dieu, par votre aide, nous donne enfin le repos, que l’avantage commun soit garanti. Si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, je violais le serment que j’aurais prêté à mon frère, je délie chacun de vous de toute soumission envers moi, et de la foi que vous m’avez jurée[186]. »
[186] Nithardi Hist., lib. III, apud Script. rer. gallic. et francic., t. VII, p. 26 et 27.
Après que Louis, tourné du côté de ceux dont la langue teutonique était l’idiome maternel, eut achevé cette harangue, Charles, se tournant vers l’armée gauloise, la répéta en langue romane[187]. Lorsque le roi des Gallo-Franks eut cessé de parler, celui des Teutons, élevant la voix, prononça le serment d’union contre Lother, non dans l’idiome des peuples qu’il gouvernait, mais dans celui des Gaulois, qui avaient besoin de prendre confiance dans la bonne foi de leurs nouveaux alliés. Voici la formule de ce serment, dont le langage, pour ne pas être d’une barbarie indéfinissable, doit être accentué à la manière des dialectes méridionaux :
[187] Cumque Karolus hæc eadem verba romana lingua perorasset… (Ibid., p. 27.) — De cette langue vulgaire des indigènes de la Gaule, qu’on appelait alors langue rustique romaine ou simplement romaine, sont sortis plus tard deux idiomes distincts : le roman provençal, parlé dans toutes les provinces situées au midi de la Loire, et le roman wallon, en usage au nord de ce fleuve, et d’où provient la langue française.