« Pro Deo amur, et pro christian poblo, et nostro commun salvament, dist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meo fradre Karlo, et in ajuda et in cadhuna cosa, si cum, om per dreit son fadra salvar dist, in o quid il mi altre si fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui, meon vol, cist meon fradre Karl, in damno sit[188]. — Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre commun salut, de ce jour en avant, en tant que Dieu me donnera de savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karl ici présent, par aide et en toute chose, comme il est juste qu’on soutienne son frère, tant qu’il fera de même pour moi. Et jamais avec Lother je ne ferai aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon frère. » Ensuite Charles, parlant aux hommes d’origine teutonique, répéta la même formule traduite littéralement dans leur langue : « In Godes minna ind um tes christianes, folches ind unser beidero gealtnissi, fon thesemo dage framwordes, so fram so mir got gewissen inde mahd furgibit, so halde in tesan minan bruoder, soso man mit rehtu sinan bruoder scal[189]… »
[188] En lisant ce serment dans l’auteur qui le rapporte, il faut se rappeler que cet auteur était Frank de naissance, et qu’il a appliqué à la langue romane, qu’on n’écrivait guère alors, l’orthographe de sa propre langue. De là vient le grand nombre de terminaisons en o et en us qui donnent à cet échantillon du langage parlé en Gaule au neuvième siècle une physionomie antigrammaticale, celle d’un latin rempli de barbarismes et de solécismes. A l’époque de la seconde race, le son des voyelles germaniques, par une espèce d’adoucissement de la langue, avait cessé d’être aussi fort, aussi nettement distinct que dans l’idiome primitif. L’u avait quelquefois le son d’o fermé ; l’u et l’o sans accent se prononçaient eu, l’i avait le son d’e fermé, et l’a s’écrivait pour l’e dans les syllabes non accentuées. C’est pour cette raison qu’on trouve dans le texte roman les variantes Deo et Deu, amor et amur, in avant et en avant, io et eo, Karlo et Karle, ciste et cest, non et nun. Je crois que la prononciation probable répond à la manière suivante d’orthographier : pro Deu amor et pro christian poble et nostre commun salvament, d’est di en avant, en quant Deus saver et poder me donnet, et salvarai-ieu cest meon fradre Karle, etc.
[189] La preuve de l’irrégularité d’orthographe que j’ai remarquée dans le texte roman se trouve dans celui-ci, car il offre des permutations de voyelles et des variantes complétement analogues : indi et inde, fur et for, Lodhuig et Lodhuwig, dage et rehtu, oba et ob. Je pense que, quel qu’ait pu être le son de la langue teutonique à une époque antérieure, la prononciation de ce passage, dans la bouche de l’écrivain du neuvième siècle, devait répondre à l’orthographe suivante : in godes minne end um tes christianes folches end unser beidere gehaltnisse, fon theseme dage framwerdes, se fram so mir got gewissen ende mahd fergibet, so halde in tersen minem brueder, etc.
Les deux rois s’étant ainsi engagés solennellement l’un envers l’autre, les chefs dont l’idiome roman était la langue maternelle, ou l’un d’entre eux en leur nom, prononcèrent les paroles suivantes : « Si Loduuigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus, meos sendra, de suo part non lo stanit, si io returnar non l’int pois, ne io, ne neuls cui eo returnar int pois in nulla ajuda contra Loduwig non li fuer[190]… — Si Lodewig garde le serment qu’il a prêté à son frère Karl, et si Karl, mon seigneur, de son côté, ne le tient pas, si je ne puis l’y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nulle aide contre Lodewig. » Les Teutons répétèrent la même formule, en changeant seulement l’ordre des noms : « Oba Karl then eid, then er sinemo bruoder Ludhuwige geswor, geleistit, ind Ludhuwig min herro then er imo geswor forbrichit[191]… »
[190] M. Raynouard, dans sa Grammaire romane, a fort bien expliqué pourquoi le nominatif, à l’exclusion de tous les autres cas du singulier, se terminait par un s dans les anciennes langues provençale et française. C’est pour cette raison qu’on trouve ici Lodewigs et Karlus ou Karles au nominatif, Lodewig et Karl au datif. Quant au mot sandra, le seul moyen de se rendre compte d’une pareille altération est de supposer que l’auteur frank, manquant de lettres dans son alphabet national pour rendre le son que les Français ont représenté par gn, et les Provençaux par nh, s’est servi par approximation de l’n suivi d’un d, et au lieu de segnier, a écrit sandra, mot que tout lecteur frank devait prononcer sendere. (Voyez Mémoires de l’Acad. des inscriptions et belles-lettres, t. XXVI, p. 638.)
[191] Nithardi Hist., lib. III, apud Script. rer. gallic. et francic., t. VII, p. 27.
Après la conclusion de ce traité d’alliance, il y eut des réjouissances et des fêtes militaires. On se plut surtout à mettre aux prises, dans un combat simulé, des guerriers qui appartenaient aux différentes nations que Charlemagne avait le plus souvent fait combattre les unes contre les autres, comme les Franks orientaux et les Bretons, les habitants des bords du Weser et ceux du pied des Pyrénées. En dépit des ressentiments nationaux, produits d’un côté par les invasions et de l’autre par les révoltes, la volonté de maintenir ce bon accord, qui devait leur procurer l’indépendance, était si forte dans l’esprit des peuples, qu’on n’apercevait plus la moindre trace de leur ancienne hostilité. Ils paraissaient bien mieux unis par leur intérêt mutuel qu’ils ne l’avaient été durant leur soumission au même pouvoir. « C’était un spectacle digne d’être vu, dit un contemporain, à cause de sa magnificence, et du bon ordre qui y régnait. Car, dans une si grande foule et parmi tant de gens de diverse origine, il n’y eut personne de blessé ou d’insulté, comme il arrive si souvent dans des réunions de gens de guerre peu nombreux et qui se connaissent[192]. »
[192] … Primum pari numero Saxonorum, Wasconorum, Austrasiorum, Britannorum… alter in alterum veloci cursu ruebat… Non enim quispiam in tanta multitudine ac diversitate generis… alicui aut læsionis aut vituperii quippiam inferre audebat. (Nithardi Hist., lib. III, cap. VI, apud Script. rer. gallic. et francic., t. VII, p. 27.)
Pendant ce temps, l’empereur Lother était à Aix-la-Chapelle, où il tenait sa cour en grande pompe, à la manière de Karl le Grand, pour essayer si l’appareil et l’ancien prestige de cette puissance ne lui gagneraient pas des partisans en Gaule et en Germanie. Il avait posté des corps de troupes pour arrêter les confédérés au passage de la Moselle ; mais à l’approche de l’armée ennemie tous ses soldats prirent la fuite ; et lui-même apprenant que ses deux frères marchaient sur la capitale de l’empire, il l’abandonna en grande hâte, après avoir enlevé le trésor et les ornements impériaux[193]. Suivi de peu de monde, il se rendit à Troyes, et de là à Lyon, pour se mettre en sûreté derrière le Rhône, et faire de nouvelles recrues d’Italiens et de Provençaux. Il ne tarda pas à sentir qu’aucune nation n’était disposée à se dévouer pour la cause de la prééminence impériale ; et, résolu de ne point courir les chances d’une nouvelle bataille, il envoya vers ses deux frères des messagers pour traiter de la paix.
[193] Annales Bertiniani, apud ibid., p. 61.