Les envoyés dirent « que le roi Lother, reconnaissant son offense envers Dieu et envers ses frères, ne voulait pas qu’il y eût de plus longues discordes entre les peuples chrétiens ; qu’il se contenterait à l’avenir du tiers du royaume, si les rois Lodewig et Karl accordaient seulement quelque chose en sus, à cause du nom d’empereur que lui avait donné leur père, et de la dignité impériale que leur aïeul avait ajoutée à la couronne des Francs[194] ; qu’autrement, ils lui laissassent au moins le tiers du royaume, en exceptant du partage le nord de l’Italie qui devait lui rester, l’Aquitaine pour Karl, et la Bavière pour Lodewig ; qu’alors, avec l’aide de Dieu, chacun d’eux gouvernerait de son mieux sa part ; qu’ils se porteraient mutuellement secours et amitié ; qu’ils maintiendraient leurs lois, chacun dans ses États, et qu’une paix éternelle serait conclue entre eux[195]. »
[194] Si vellent, aliquid illi supra tertiam partem regni propter nomen Imperatoris quod illi pater illorum concesserat, et propter dignitatem Imperii, quam avus regno Francorum adjecerat, augere facerent. (Nithardi Hist., lib. IV, cap. III, apud Script. rer. gallic. et francic., t. VII, p. 30.)
[195] Ibid.
La réserve de la haute Italie, le seul pays où l’empereur eût des partisans liés à sa cause par une sorte d’esprit national, donna lieu, dans le traité définitif, à un partage assez bizarre sous le rapport géographique, mais qui remplit l’objet de la guerre, en séparant, d’une manière invariable, l’intérêt de la Gaule, comme puissance, de celui de la Germanie. Cent dix commissaires furent employés au démembrement de l’empire. Toute la partie de la Gaule située à l’ouest de l’Escaut, de la Meuse, de la Saône et du Rhône, avec le nord de l’Espagne jusqu’à l’Èbre, fut laissée au roi Charles surnommé le Chauve. Les pays de langue teutonique jusqu’au Rhin et aux Alpes furent donnés en partage à Louis. Lother réunit à l’Italie toute la partie orientale de la Gaule, comprise, au sud, entre le Rhône et les Alpes, au nord, entre le Rhin et la Meuse, et entre la Meuse et l’Escaut jusqu’à l’embouchure de ces fleuves. Cette longue bande de territoire, comprenant quatre populations et quatre langues différentes, formait une division entièrement factice et de nature à ne pouvoir se perpétuer ; tandis que les deux autres divisions, fondées sur la distinction réelle des races et des existences nationales, devaient se prononcer de plus en plus. Il est probable que c’est alors que s’introduisirent dans le langage les dénominations de nouvelle France, pour désigner le royaume de Karl, et d’ancienne France, pour désigner celui de Lodewig[196]. Quant au royaume de Lother, trop morcelé pour prendre le titre d’aucune ancienne division politique, on le désigna simplement par le nom de famille de ses chefs. Ce nom resta dans la suite attaché à une partie des provinces septentrionales de l’ancienne Gaule, qu’on appelait en langue tudesque Lotheringherike, royaume des enfants de Lother, et en latin Lotharingia, dont nous avons fait Lorraine.
[196] Francia nova… Francia quæ dicitur antiqua… (Monachus Sangallensis, apud Script. rer. gallic. et francic., t. V, p. 115 et 116.) — Les Saxons établis en Angleterre donnaient pareillement le nom d’ancienne Saxe, Eld-Saxne, au pays dont leurs aïeux avaient émigré. Il est probable qu’en langue franke, le mot Alt-Franken remplaça dès lors celui d’Ost-Franken, ou Franks orientaux.
Cette révolution, dont les historiens modernes ne parlent qu’avec le ton du regret, fut une cause de joie pour les peuples, qui s’applaudissaient de leur ouvrage, mais affligea, comme il arrive toujours, ceux qui, par intérêt ou par système, tenaient au gouvernement établi. Quelques esprits assez éclairés pour l’époque, mais incapables de concevoir la nécessité des réactions politiques, et qui croyaient que les nations ne pouvaient survivre à la monarchie, furent saisis d’une profonde tristesse, et désespérèrent de tout, parce qu’il y avait trois royaumes au lieu d’un. Un diacre de l’église métropolitaine de Lyon écrivit alors, sur le démembrement de l’empire, une complainte en vers latins, dont quelques passages offrent l’expression naïve des sentiments de ceux qui avaient rêvé l’éternité du système de Karl et de la soumission des peuples méridionaux au gouvernement tudesque :
« Un bel empire florissait sous un brillant diadème ; il n’y avait qu’un prince et qu’un peuple ; toutes les villes avaient des juges et des lois. Le zèle des prêtres était entretenu par des conciles fréquents ; les jeunes gens relisaient sans cesse les livres saints, et l’esprit des enfants se formait à l’étude des lettres. L’amour d’un côté, de l’autre la crainte, maintenaient partout le bon accord : aussi la nation franke brillait-elle aux yeux du monde entier. Les royaumes étrangers, les Grecs, les Barbares et le sénat du Latium lui adressaient des ambassades. La race de Romulus, Rome elle-même, la mère des royaumes, s’était soumise à cette nation : c’était là que son chef, soutenu de l’appui du Christ, avait reçu le diadème par le don apostolique. Heureux s’il eût connu son bonheur, l’empire qui avait Rome pour citadelle et le porte-clefs du ciel pour fondateur[197] ! Déchue maintenant, cette grande puissance a perdu à la fois son éclat et le nom d’empire ; le royaume naguère si bien un est divisé en trois lots, il n’y a plus personne qu’on puisse regarder comme empereur ; au lieu de roi on voit un roitelet, et au lieu de royaume, un morceau de royaume. Le bien général est annulé ; chacun s’occupe de ses intérêts : on songe à tout ; Dieu seul est oublié. Les pasteurs du Seigneur, habitués à se réunir, ne peuvent plus tenir leurs synodes au milieu d’une telle division. Il n’y a plus d’assemblée du peuple, plus de loi ; c’est en vain qu’une ambassade arriverait là où il n’y a point de cour. Que vont devenir les peuples voisins du Danube, du Rhin, du Rhône, de la Loire et du Pô ? Tous, anciennement unis par les liens de la concorde, maintenant que l’alliance est rompue, seront tourmentés par de tristes dissensions. De quelle fin la colère de Dieu fera-t-elle suivre tous ces maux ? A peine est-il quelqu’un qui y songe avec effroi, qui médite sur ce qui se passe, et s’en afflige : on se réjouit au milieu du déchirement de l’empire, et l’on appelle paix un ordre de choses qui n’offre aucun des biens de la paix[198]. »
O fortunatum, nosset sua si bona, regnum,
Cujus Roma arx est, et cœli claviger auctor !…