[201] Le duc de Spolète et le duc de Frioul, que les hommes de langue teutonique appelaient Wido et Berengher, mais qu’on nommait en Italie Guido et Beringhiero.

[202] Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. VII et VIII, passim.

De ce dernier démembrement de l’empire des Franks date, à proprement parler, l’existence de la nation française ; et tous les faits qui s’y rapportent, loin d’être envisagés avec dégoût comme des événements funestes, devraient être recherchés soigneusement et détaillés avec intérêt, car c’est sur eux que reposent véritablement les bases de notre histoire. Nos anciennes institutions, nos mœurs et notre langue sont un produit de deux révolutions politiques par lesquelles ont été séparés l’un de l’autre, d’abord les pays de langue romane et de langue tudesque, ensuite ceux de la langue d’oui et de la langue d’oc. Le berceau du peuple français n’est ni la patrie des Franks au delà du Rhin, ni la Gaule dans toute son étendue, mais le pays d’entre Meuse et Loire. La position centrale du royaume compris entre ces limites devait lui fournir à la longue les moyens d’envahir et de s’assimiler en quelque sorte les États formés autour de lui sur l’ancien territoire gaulois. Tous les gouvernements qui se succédèrent en France depuis le dixième siècle, quelque différents qu’ils aient été par leur constitution et le degré de leur puissance extérieure, tendirent également à ce but. Il ne fut atteint complétement qu’après bien des siècles ; et de toutes les réunions territoriales opérées soit par la guerre, soit par la politique et les alliances, sortit enfin la nation actuelle, diverse d’origine, non-seulement pour ce qui regarde le mélange des Franks et des Gaulois, mais à cause de la différence primitive des souverainetés, des langues et des traditions provinciales.

LETTRE XII
Sur l’expulsion de la seconde dynastie franke.

Un fait extrêmement remarquable, c’est que dès l’époque où, à parler rigoureusement, commence la nation française, il se prononce dans cette nation nouvelle un vif sentiment de répugnance pour la dynastie qui, depuis un siècle et demi, régnait sur le nord de la Gaule. A la révolution territoriale de 888 correspond, de la manière la plus précise, un mouvement d’un autre genre, qui élève sur le trône un homme entièrement étranger à la famille des Karolings. Ce roi, le premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de France, par opposition au roi des Franks, est Ode, ou, selon la prononciation romane qui commençait à prévaloir, Eudes[203], fils du comte d’Anjou Rodbert le Fort. Élu au détriment d’un héritier qui se qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État par elle-même ; et son règne marque l’ouverture d’une seconde série de guerres civiles terminées, après un siècle, par l’exclusion définitive de la race de Karl le Grand. En effet, cette race toute germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections de parenté, aux pays de langue tudesque, ne pouvait être regardée par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle venait de se fonder leur existence indépendante. L’idiome de la conquête, tombé en désuétude dans les châteaux des seigneurs, s’était conservé dans la maison royale. Les descendants des empereurs franks se faisaient honneur de comprendre cette langue de leurs ancêtres, et accueillaient des pièces de vers composées par les poëtes d’outre-Rhin[204]. Mais loin d’augmenter le respect pour l’ancienne dynastie, cette particularité de mœurs ne servait plus qu’à lui donner une physionomie étrangère qui blessait le peuple, et l’inquiétait, non sans raison, sur la durée de son indépendance.

[203] Ode, Ote ou Othe signifiait riche dans tous les anciens dialectes de la langue tudesque. On disait, dans la langue romane, Odes ou Eudes pour le nominatif, et Odon ou Eudon pour les autres cas.

[204] Tel est le chant triomphal composé en l’honneur du roi Louis fils de Louis le Bègue, après une victoire remportée sur les Normands, près de Seulcour en Vimeu. En voici les quatre premiers vers :

Einen Kuning weiz ich

Heisset herr Ludwig,

Der gerne Gott dienet,