Charles le Simple, proclamé roi en 898 par une grande partie de ceux qui avaient travaillé à l’exclure, régna d’abord vingt-deux ans sans aucune opposition. C’est durant cet espace de temps que, pour se ménager un nouvel appui contre le parti qu’il redoutait toujours, il abandonna au chef normand Rolf, ou Roll[211], tous ses droits sur le territoire voisin de l’embouchure de la Seine, et lui conféra le titre de duc ; mais cette fondation d’un nouvel État sur le territoire gaulois eut, à la longue, des résultats tout différents de ceux que le roi Charles s’était promis. Le duché de Normandie servit, pour ainsi dire, à flanquer le royaume de France contre les attaques de l’empire germanique et de ses vassaux lorrains ou flamands. Les nouveaux ducs, politiques habiles et guerriers infatigables, ne tardèrent pas à intervenir aussi dans la querelle de dynastie. Indifférents à l’avantage personnel de la postérité de Charlemagne ou de ses compétiteurs, en s’immisçant dans les disputes qui leur étaient étrangères, ils ne cherchaient qu’une occasion soit de reculer leurs frontières aux dépens de la France, soit de devenir plus indépendants à l’égard de cette couronne dont ils s’étaient reconnus vassaux. Aucun motif national ne les entraînait, comme les rois de la Germanie, vers l’un des deux partis rivaux : ils balancèrent donc quelque temps avant de se décider. Roll, premier duc de Normandie, fut fidèle au traité d’alliance qu’il avait fait avec Charles le Simple, et le soutint, quoique assez faiblement, contre Rodbert ou Robert[212], frère du roi Eudes, élu roi en 922 par le parti de l’exclusion. Son fils Wilhialm[213] ou Guillaume Ier suivit d’abord la même politique ; et lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon, il se déclara pour lui contre Radulf ou Raoul[214], beau-frère de Robert, élu et couronné roi en haine de la dynastie franke. Mais peu d’années après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles le Simple et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu’un retour à ses premiers errements lui procurerait plus d’avantages, il appuya d’une manière énergique la restauration du fils de Karl, Lodewig, surnommé d’Outre-mer.
[211] Ce nom paraît être une contraction de celui de Rodulf. En langue romane, on disait Roul ou Rou.
[212] Le nominatif roman était Roberz, et Robert ne s’écrivait que pour les autres cas.
[213] Cette forme appartient à l’idiome scandinave ; dans la langue tudesque, on disait Wilhem, protégeant volontiers.
[214] Dans l’ancienne langue française, on écrivait au nominatif Raouls ou Raoulx, et Raoul aux autres cas.
Le nouveau roi, auquel le parti français, soit par fatigue, soit par prudence, n’opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une alliance étroite avec Otho, premier du nom[215], roi de Germanie, le prince le plus puissant et le plus ambitieux de l’époque. Cette alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande aversion pour l’influence teutonique. Le représentant de cette opinion nationale, et l’homme le plus puissant entre la Seine et la Loire, était Hug ou Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à cause de ses immenses domaines[216]. Dès que les défiances mutuelles se furent accrues au point d’amener, en 940, une nouvelle guerre entre les deux partis qui depuis cinquante ans étaient en présence, Hugues le Grand, quoiqu’il ne prît point le titre de roi, joua, contre Louis d’Outre-mer, le même rôle qu’Eudes, Robert et Raoul avaient joué contre Charles le Simple. Son premier soin fut d’enlever à la faction opposée l’appui du duc de Normandie ; il y réussit, et, grâce à l’intervention normande, il parvint à neutraliser les effets de l’influence germanique. Toutes les forces du roi Lodewig et du parti frank se brisèrent, en 945, contre le petit duché de Normandie. Le roi, vaincu en bataille rangée, fut pris avec seize de ses comtes et enfermé dans la tour de Rouen, d’où il ne sortit que pour être livré aux chefs du parti national, qui l’emprisonnèrent à Laon[217].
[215] Otho, Othe, dans le dialecte saxon, comme Odo, Ode, dans le dialecte franko-tudesque, signifiait riche. La terminaison en o appartient à la forme la plus ancienne. L’n dont on fait suivre ce nom est étrangère à la langue germanique. Autrefois on écrivait Othes pour le nominatif, et Othon pour les autres cas.
[216] Hug signifie prévoyant. La forme romane de ce nom était Hues pour le nominatif, et Huon pour les autres cas.
[217] … In arcem Rotomagi servandus missus est. (Order. Vital., apud Script. rer. gallic. et francic., t. IX, p. 12.) — Postea nempe Hugo Magnus Parisiensis comes et Theobaldus Carnotensis cum proceribus Franciæ contra Ludovicum rebellant : et a ducibus suis circumventus capitur, et Laudunum missus publicæ custodiæ mancipatur. (Hist. reg. Franc., apud ibid., p. 44.)
Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les Normands, Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage à leur duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus voisines de la Germanie attira contre elle une coalition des puissances teutoniques, dont les principales étaient alors le roi Othon et le comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de tirer le roi Louis de sa prison ; mais les coalisés se promettaient des résultats d’un autre genre. Leur but était d’anéantir la puissance normande, en réunissant ce duché à la couronne de France, après la restauration du roi leur allié : en retour ils devaient recevoir une cession de territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du royaume de France[218]. L’invasion, conduite par le roi de Germanie, eut lieu en 946. A la tête de trente-deux légions, disent les historiens du temps, Othon s’avança jusqu’à Reims. Le parti national, qui tenait un roi en prison et n’avait point de roi à sa tête, ne put rallier autour de lui des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Louis d’Outre-mer fut remis en liberté, et les coalisés s’avancèrent jusque sous les murs de Rouen ; mais cette campagne brillante n’eut aucun résultat décisif. La Normandie resta indépendante, et le roi délivré n’eut pas plus d’amis qu’auparavant. Au contraire, on lui imputa les malheurs de l’invasion ; et, menacé bientôt d’être une seconde fois déposé, il retourna au delà du Rhin pour implorer de nouveaux secours[219].