[218] Ludovicus siquidem ut hos magnarum virium duces (Richardum scilicet et Hugonem) amoris vinculo connexos esse didicit, timens ne eorum conatu deponeretur a culmine regni, misit Arnulphum Flandrensem… ad Othonem Transrhenanum regem : mandans quoniam, si Hugonem Magnum omnino contereret, et Normannicam terram suo dominio subigeret, procul dubio Lothariense regnum illi contraderet… (Willelm. Gemet. Hist., apud Script. rer. gallic. et francic., t. VIII, p. 266.)

[219] … Rex Ludovicus deprecatur regem Othonem ut subsidium sibi ferat contra Hugonem et cæteros inimicos suos… (Frodoardi Chron., apud Script. rer. gallic. et francic., t. VIII, p. 203.)

En l’année 948, les évêques de la Germanie s’assemblèrent, par ordre du roi Othon, en concile à Ingelheim, pour traiter, entre autres affaires, des griefs de Louis d’Outre-mer contre le parti de Hugues le Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur devant cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie, après que le légat du pape eut annoncé l’objet du synode, il se leva et parla en ces termes : « Personne de vous n’ignore que des messagers du comte Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me trouver au pays d’outre-mer, m’invitant à rentrer dans le royaume qui était mon héritage paternel. J’ai été sacré et couronné par le vœu et aux acclamations de tous les chefs de l’armée de France. Mais, peu de temps après, le comte Hugues s’est emparé de moi par trahison, m’a déposé et emprisonné durant une année entière ; enfin je n’ai obtenu ma délivrance qu’en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la seule ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avénement, s’il y a quelqu’un qui soutienne qu’ils me sont arrivés par ma faute, je suis prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement du synode et du roi ici présent, soit par un combat singulier[220]. » Il ne se présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat ni champion de la partie adverse pour soumettre un différend national au jugement de l’empereur d’outre-Rhin, et le concile, transféré à Trèves, sur les instances de Leudulf, chapelain et délégué du keisar, prononça la sentence suivante : « En vertu de l’autorité apostolique, nous excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Lodewig, à cause des maux de tout genre qu’il lui a faits, jusqu’à ce que ledit comte vienne à résipiscence et donne pleine satisfaction devant le légat du souverain pontife. Que s’il refuse de se soumettre, il devra faire le voyage de Rome pour recevoir son absolution[221]. »

[220] Frodoardi Chron., apud Script. rer. gallic. et francic., t. VIII, p. 202.

[221] Ibid., p. 175.

Cette sentence ecclésiastique ne fut point capable de détruire un parti qui avait résisté à l’invasion la plus formidable que la France eût encore subie. Toutefois, il se passa bien des années avant que les adversaires de la dynastie franke vinssent à bout de la renverser complétement, et de rompre le dernier fil qui rattachait le nord de la Gaule à la Germanie. A la mort de Louis d’Outre-mer, en l’année 954, son fils Lother lui succéda sans opposition apparente. Deux ans après le comte Hugues mourut, laissant trois fils, dont l’aîné, qui portait le même nom que lui, hérita du comté de Paris, qu’on appelait aussi duché de France. Son père, avant de mourir, l’avait recommandé à Rikhard ou Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et de son parti[222]. Ce parti sembla sommeiller jusqu’en l’année 980. Durant ce long intervalle de temps, non-seulement il n’y eut point de guerre civile, mais le roi Lother, s’abandonnant à l’impulsion de l’esprit national, rompit avec les puissances germaniques et tenta de reculer jusqu’au Rhin la frontière de son royaume. Il entra à l’improviste sur les terres de l’empire, et séjourna en vainqueur dans le palais d’Aix-la-Chapelle. Mais cette expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne servit qu’à amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands, Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre, où cette grande armée chanta en chœur un des versets du Te Deum[223]. L’empereur Othon, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il arrive souvent, dans l’invasion que dans la retraite. Battu par les Français au passage de l’Aisne, ce ne fut qu’au moyen d’une trêve avec le roi Lother qu’il put regagner sa frontière. Ce traité, conclu, à ce que disent les chroniques, contre le gré de l’armée française, ranima la querelle des deux partis, ou plutôt fournit un nouveau prétexte à des ressentiments qui n’avaient point cessé d’exister[224].

[222] … Richardo duci filium suum nomine Hugonem commendare studuit, ut, ejus patrocinio tutus, inimicorum fraudibus non caperetur. (Willelm. Gemet. Hist., apud Script. rer. gallic. et francic., t. VIII, p. 267.)

[223] Accitis quampluribus clericis, Alleluia, te martyrum, in loco qui dicitur Mons-Martyrum, in tantum elatis vocibus decantari præcepit, ut attonitis auribus ipse Hugo et omnis Parisiorum plebs miraretur. (Balderici Chron., apud ibid., p. 283.)

[224] Pacificatus est Lotharius rex cum Ottone rege Remis civitate contra voluntatem Hugonis et Hainrici fratris sui, contraque voluntatem exercitus sui. (Hugonis Floriac. Chron., apud Script. rer. gallic. et francic., t. VIII, p. 324.)

Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables de la race des Karolings, Lother tourna les yeux du côté du Rhin pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour impériale de ses conquêtes en Lorraine et de toutes les prétentions de la France sur une partie de ce royaume. « Cette chose contrista grandement, dit un auteur contemporain, le cœur des seigneurs de France[225]. » Néanmoins ils ne firent point éclater leur mécontentement d’une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d’être sûrs de réussir. Le roi Lother, plus habile et plus actif que ses deux prédécesseurs, si l’on en juge par sa conduite, se rendait un compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d’Othon II et de la minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu’il avait conclue avec l’empire, et envahit derechef la Lorraine, agression qui devait lui rendre un peu de popularité. Mais le sentiment instinctif de l’indépendance nationale, profondément enraciné dans le cœur des Gallo-Franks, ne pouvait faire une longue trêve avec cette famille condamnée d’avance, et dont la ruine était inévitable. Jusqu’à la fin du règne de Lother, aucune rébellion déclarée ne s’éleva contre lui. Mais chaque jour son pouvoir allait en décroissant ; l’autorité, qui se retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils de Hugues le Grand, Hugues, comte de l’Ile-de-France et de l’Anjou, qu’on surnommait Capet, ou Chapet, dans la langue française du temps. « Lother n’est roi que de nom, » écrivait dans une de ses lettres l’un des personnages les plus distingués du dixième siècle. « Hugues n’en porte pas le titre, mais il l’est en fait et en œuvres[226]. »