[225] Dedit autem Lotharius rex Ottoni regi in beneficio Lotharium regnum : quæ causa magis contristavit corda principum Francorum. (Ibid.)
[226] Lotharius rex Franciæ prælatus est solo nomine, Hugo vero non nomine, sed actu et opere. (Gerberti Epist., apud Script. rer. gallic. et francic., t. X, p. 387.)
Sans doute, dans les événements qui suivirent, en 987, la mort prématurée de Lodewig, fils de Lother, il faut faire une grande part à l’ambition personnelle et au caractère du fondateur de la troisième dynastie. Dans ses projets contre la postérité de Karl le Grand, Hugues Capet songeait plutôt à lui-même et à sa famille qu’à l’intérêt du pays, dont l’indépendance exigeait, pour dernière garantie, l’expulsion de la race de Karl. Néanmoins on peut affirmer que cette ambition de régner, héréditaire depuis un siècle dans la famille de Robert le Fort, fut entretenue et servie par le mouvement de l’opinion nationale. Les expressions mêmes des chroniques, toutes sèches qu’elles sont à cette époque de notre histoire, donnent à entendre que la question du changement de dynastie n’était point regardée alors comme une affaire personnelle. Selon elles, il s’agissait d’une haine invétérée, d’une entreprise commencée depuis longtemps dans la vue de déraciner du royaume de France la postérité des rois franks[227]. Cette révolution, qui dans ses flux et reflux avait causé tant de troubles, se termina sans aucune violence. La grande majorité des seigneurs et du peuple se rangea autour du comte Hugues, et le prétendant à titre héréditaire demeura seul avec quelques amis, pendant que son compétiteur, élu roi par l’acclamation publique, était couronné à Noyon.
[227] Hugo vero Capet more patrum suorum odio motus antiquo, genus Caroli cupiens eradere de regno Francorum… (Chron. Sithiens., apud Script. rer. gallic. et francic., t. X, p. 298.)
Cette élection n’eut point lieu avec des formes régulières ; on ne s’avisa ni de recueillir ni de compter les voix des seigneurs : ce fut un coup d’entraînement, et Hugues Capet devint roi des Français parce que sa popularité était immense. Quoique issu d’une famille germanique, l’absence de toute parenté avec la dynastie impériale, l’obscurité même de son origine, dont on ne retrouvait plus de trace certaine après la troisième génération, le désignaient comme candidat à la race indigène, dont la restauration s’opérait en quelque sorte depuis le démembrement de l’empire[228]. Tout cela n’est point formellement énoncé dans les histoires contemporaines ; mais l’on ne doit pas en être surpris. Les masses populaires, lorsqu’elles sont en mouvement, ne se rendent point un compte bien net de l’impulsion qui les domine ; elles marchent d’instinct, et tendent vers le but sans chercher à le bien définir. A ne les considérer que d’une manière superficielle, on croirait qu’elles suivent en aveugles les intérêts particuliers de quelque chef, dont le nom seul fait du bruit dans l’histoire : mais cette importance même des noms propres vient de ce qu’ils ont servi de mot de ralliement pour le grand nombre, qui, en les prononçant, savait ce qu’il voulait dire, et n’avait pas besoin, pour le moment, d’une façon de s’exprimer plus exacte.
[228] Fuit enim hic Hugo (Magnus) filius Roberti Parisiorum comitis, qui videlicet Robertus brevi in tempore rex constitutus, et ab exercitu Saxonum est interfectus. Cujus genus idcirco adnotare distulimus, quia valde inante reperitur obscurum. (Glabri Rodulphi Hist., apud ibid., p. 5.) Ces paroles sont d’un auteur contemporain. Un écrivain postérieur de deux siècles ajoute un degré à cette généalogie, et remonte jusqu’à Robert le Fort ; mais il déclare ne pouvoir aller plus loin : « Ulterius nesciverunt de illius genere historiographi dicere. » (Alberici monachi Chron., apud ibid., p. 236.)
L’avénement de la troisième race est, dans notre histoire, d’une bien autre importance que celui de la seconde ; c’est, à proprement parler, la fin du règne des Franks et la substitution d’une royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors, en effet, l’histoire de France devient simple ; c’est toujours un même peuple qu’on suit et qu’on reconnaît, malgré les changements qui surviennent dans les mœurs et la civilisation. L’identité nationale est le fondement sur lequel repose, depuis tant de siècles, l’unité de dynastie. Un singulier pressentiment de cette longue succession de rois paraît avoir saisi l’esprit du peuple, à l’avénement de la troisième race. Le bruit courut qu’en 981 saint Valeri, dont Hugues Capet, alors comte de Paris, venait de faire transférer les reliques, lui était apparu en songe et lui avait dit : « A cause de ce que tu as fait, toi et tes descendants, vous serez rois jusqu’à la septième génération, c’est-à-dire à perpétuité[229]. » Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans exception, même par le petit nombre de ceux qui, n’approuvant point le changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une mauvaise cause, et l’accusent de trahison contre son seigneur et de révolte contre les décrets de l’Église[230]. C’était une opinion répandue parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle famille royale sortait de la classe plébéienne ; et cette opinion, qui se conserva durant plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa cause[231]. Elle trouva un point d’appui extérieur dans l’alliance de la Normandie, qu’elle eut soin de se ménager tant que le royaume fut menacé du côté du nord.
[229] Willelmi Nangii Chron., apud Script. rer. gallic. et francic., t. X, p. 300.
[230] Hic Hugo malam causam habuisse videtur, qui… contra dominos suos continuo rebellavit… contra prohibitionem Ecclesiæ… regnum… obtinuit ; nec tamen honeste, sed proditorie… (Chron. Sithiens., apud ibid., p. 298.)
[231] Hugonem Capeti quidam vulgares et simplices credunt fuisse plebeium… quod non est ita… (Chron. Sithiens., apud ibid., p. 297.)