Les difficultés de tout genre que présentait, en 987, une quatrième restauration des Karolings, effrayèrent les princes d’Allemagne : ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Karl, frère de l’avant-dernier roi et duc de Lorraine sous la suzeraineté de l’empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de l’intérieur, Charles ne réussit qu’à s’emparer de la ville de Laon, où il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place, jusqu’au moment où il fut trahi et livré par l’un des siens. Hugues Capet le fit emprisonner dans la tour d’Orléans, où il mourut. Ses deux fils Lodewig et Karl, nés en prison et bannis de France après la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se conservait à leur égard l’ancienne sympathie d’origine et de parenté[232].
[232] Et expulsi sunt filii ejus a Francis, et erant morantes apud imperatorem Romanorum. (S. Genulfi translatio, apud Script. rer. gallic. et francic., t. IX, p. 145.)
Ces deux noms sont, dans notre histoire, les derniers pour lesquels il convienne d’employer l’orthographe de la langue teutonique ; car, après la dépossession de la famille qui ralliait autour d’elle les vieux souvenirs de la conquête, il n’y eut plus trace en France de l’idiome qui d’abord avait été celui de tous les conquérants, quel que fût leur grade, ensuite celui des grands seigneurs, et enfin celui de la maison royale. En 948, au concile d’Inghelheim, où Louis d’Outre-mer s’était rendu pour adresser à Othon Ier ses plaintes contre Hugues le Grand, une lettre du pape, que ni le roi de France ni celui de Germanie ne pouvaient comprendre parce qu’elle était en latin, fut traduite par eux en langue tudesque[233]. Il est douteux qu’une pareille traduction eût été, pour Hugues Capet, plus intelligible que l’original. A partir de son règne, les princes d’Allemagne, de Lorraine et de Flandre furent obligés de faire accompagner par des interprètes leurs ambassadeurs en France[234]. Dès ce règne, les noms français doivent entièrement remplacer les noms tudesques ; mais il faut encore une attention particulière pour retrouver ces noms sous l’orthographe invariable des chroniques latines.
[233] Post quarum litterarum recitationem, et earum propter reges juxta Teotiscam linguam interpretationem… (Frodoardi Chron., apud ibid., t. VIII, p. 203.)
[234] … Dux (Lotharingiæ) Theodoricus (circa annum 1002) eum (Nanterum scilicet)… ad quoscumque regni principes dirigebat legatum, et maxime ad consobrinum suum regem Francorum : quoniam noverat eum in responsis acutissimum et linguæ Gallicæ peritia facundissimum. (Chron. monast. S. Michaelis, apud J. Mabillon, Vetera Analecta, éd. de 1723, p. 353.)
Si nos historiens modernes ont eu le tort de transporter dans la période franke l’orthographe des époques françaises, et d’appeler Thierri, Louis et Charles les rois des deux premières races, ils commettent sans scrupule une autre faute, celle d’écrire, après le dixième siècle, des noms tels que ceux-ci : Alberic, Adalric, Balderic, Rodolphe, Reginald. Le propre de la langue romane était d’altérer et d’adoucir les noms originairement tudesques, d’une manière conforme, à peu de chose près, à notre prononciation actuelle. Cette altération précéda, pour les habitants de race gauloise, l’expulsion de la dynastie franke : il serait bon de la faire sentir, même avant cette époque, lorsqu’on en trouve quelques signes dans les chroniques contemporaines[235]. Mais quand il n’y a plus dans le royaume de France qu’un seul idiome, et que la différence des races ne se marque plus par celle des langues, l’histoire doit présenter exclusivement des noms à physionomie française. Il faut éviter avec soin l’orthographe demi-barbare, demi-latine, introduite dans un temps où il n’existait ni science ni critique historique, et écrire franchement des noms tels que ceux-ci : Aubri, Baudri, Aubert, Imbert, Thibauld, Rigauld, Gonthier, Berthier, Meynard, Bodard, Séguin, Audoin, Regnouf, Ingouf, Rathier, Rathouis[236].
[235] Les noms tudesques romanisés, si l’on peut s’exprimer ainsi, se rencontrent de très-bonne heure dans les documents relatifs à l’histoire des provinces méridionales. Dès les premiers temps de la seconde race, les noms des ducs d’Aquitaine ont perdu leur pureté germanique. Cette altération ne devient sensible, pour le nord de la Gaule, que vers la fin du neuvième siècle.
[236] Voici ces noms sous leur forme originelle : Albrik, Baldrik, Albert, Ingbert, Theodebald, Rikhald, Gunther, Berther, Magenhard, Baldhard, Sigwin, Odwin, Reghenulf, Ingulf, Rather, Rathwig.
Pour éviter un autre genre de confusion, l’on doit donner aux noms méridionaux une orthographe conforme à celle de la langue parlée en Aquitaine et en Provence. A la fin du dixième siècle, les pays de la langue d’oc étaient séparés du royaume de France par une aversion nationale aussi prononcée que pouvait l’être celle qui existait entre les Français et les Allemands, ou, comme on disait sur la frontière des deux langages, entre les Wallons et les Thiois[237]. Par une contradiction dont l’histoire offre beaucoup d’exemples, pendant que la France travaillait avec tant d’énergie à assurer contre les Germains son indépendance, elle tendait à étouffer celle des États qui s’étaient formés au sud entre le cours de la Loire et la Méditerranée. Si les habitants de l’Allemagne se croyaient maîtres dépossédés de la Gaule et de l’Italie, les Français, invoquant aussi les traditions de la conquête franke, prétendaient dominer sur le reste des Gaulois jusqu’au pied des Alpes et des Pyrénées. Dans la nouvelle opinion nationale, l’idée de domination au sud était inséparable de celle d’affranchissement du côté du nord. Aussi chaque élection d’un roi étranger à la famille de Charlemagne, depuis Eudes jusqu’à Hugues Capet, fut-elle presque immédiatement suivie d’une guerre sur la frontière du midi, aux bords de la Loire, de la Vienne ou du Rhône. L’expression de cette vanité nationale se retrouve dans un diplôme du roi Raoul, où il s’intitule : « Roi, par la grâce de Dieu, des Français, des Bourguignons et des Aquitains, invincible, pieux, illustre et toujours auguste, pleinement roi par la soumission volontaire tant des Aquitains que des Gascons[238]. »
[237] Ces deux mots de la vieille langue française répondaient aux mots franks Walle et Teutske, et servaient à distinguer, en Belgique et en Lorraine, ceux qui parlaient roman de ceux qui parlaient allemand. Walle ou Wale est le substantif d’où dérive l’adjectif walsk ou welsk. Ce mot est employé dans les anciennes gloses de la loi salique pour traduire le mot latin Romani.