[238] Quum autem ad plenum regnemus, et tam Gothi, quam Aquitani nostro subjaceant sponte principatui… (Rodulfi regis Diplomata, apud Script. rer. gallic. et francic., t. IX, p. 580.)
Pour répondre à ces jactances, les Gascons et les Aquitains inscrivaient en tête de leurs actes publics la formule : « Sous le règne du Christ, en attendant un roi[239]. » Ils qualifiaient d’usurpateurs tous ceux qui obtenaient la royauté au mépris du droit héréditaire ; puis, à chaque nouvelle restauration, ils n’en traitaient pas moins en souverain étranger l’héritier de Karl le Grand. Dans la première année de son règne, Hugues Capet renouvela, mais sans aucun succès, les hostilités en Poitou. Forcé par Guilhem, duc d’Aquitaine, de battre en retraite jusqu’à la Loire, il livra, sur les bords de ce fleuve, une grande bataille qui ne servit qu’à faire éclater la haine violente des deux populations l’une contre l’autre[240]. Non-seulement les chefs des petits États méridionaux conservèrent leur indépendance, mais ils firent des conquêtes vers le nord. Aldebert, comte de Périgueux, assiégea et prit Tours vers l’an 990. Inquiet de ce progrès, et n’osant cependant l’attaquer à main armée, Hugues Capet lui adressa, dans un message, cette question : « Qui t’a fait comte ? » — « Qui t’a fait roi ? » furent les seuls mots que répondit le comte Aldebert. Cette réponse, sujet de stupeur pour les historiens du dix-septième siècle, et plus tard commentée dans un sens républicain, ne contenait aucune allusion à la royauté élective : elle signifiait simplement qu’un comte de Périgord était souverain à aussi bon titre et aussi pleinement qu’un roi de France[241].
[239] Christo regnante, rege expectante.
[240] … In gravi prælio decertantes Francorum et Aquitanorum animositates, multo sanguine alterna cæde fuso, superiores Franci exstiterunt ; et sic reversi sunt. (Ademari Cabanensis Chron., apud Script. rer. gallic. et francic., t. X, p. 145.)
[241] … Hoc ei mandavit : « Quis te comitem constituit ? » Et Aldebertus remandavit ei : « Quis te regem constituit ? » (Ademari Cabanensis Chron., apud ibid., p. 146.) Ce fameux trait d’histoire a été falsifié, comme beaucoup d’autres, par les historiens modernes, qui font dire au comte de Périgord : « Ceux qui t’ont fait roi. » Réponse absurde, parce qu’elle détruit la séparation nationale entre les Français et les Aquitains.
La France, si nous prenons ce mot dans sa véritable acception nationale, n’a point commencé par être grande : bornée d’abord au pays qui s’étend de la Meuse à la Loire, de l’Epte et de la Villaine aux montagnes de l’ancienne Bourgogne, elle a eu de faibles commencements. Mais, depuis qu’elle existe comme État au centre de la Gaule, elle n’a jamais fait de pas rétrograde, et c’est par des conquêtes successives qu’elle a reculé ses limites jusqu’aux rivages des deux mers. Ces conquêtes, d’une tout autre nature que les invasions des Franks, ont produit des résultats durables, parce qu’elles étaient politiques, parce qu’elles n’avaient pas pour objet le simple partage des richesses et des terres, mais le gouvernement du pays subjugué. Un événement qu’on peut regarder comme fortuit, l’extinction du titre de roi dans tous les États formés en Gaule autour du royaume central, en Lorraine, en Bourgogne, en Bretagne et en Aquitaine, contribua surtout à rendre moins violente cette agrégation successive des différentes parties du sol gaulois. L’idée d’une hiérarchie des domaines et des territoires, introduite par le système féodal, prépara d’avance la réunion, en accoutumant par degrés les seigneurs des duchés et des comtés à ne point se croire les égaux de leur voisin aux fleurs de lis. Ainsi l’état de fief est, dans l’histoire de nos provinces, une sorte de point intermédiaire entre l’époque du partage en plusieurs souverainetés distinctes, et celle de la fusion en un seul corps.
Il ne faut pas que ce mot de fief nous induise en erreur sur la nature des résistances que les rois de la troisième race eurent à vaincre pour étendre la monarchie jusqu’aux bornes de l’ancienne Gaule. Partout où ils portèrent la conquête sous un prétexte ou sous un autre, ils rencontrèrent une opposition nationale, l’opposition des souvenirs, des habitudes et des mœurs. Ce n’est qu’après avoir été brisées à plusieurs reprises, après avoir employé inutilement les révoltes, les protestations et les murmures, que les populations se turent, et que tout se rangea sous l’unité d’obéissance qui forme, depuis le seizième siècle, le caractère de la monarchie française[242].
[242] Voyez l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands, t. IV, conclusion.
LETTRE XIII
Sur l’affranchissement des communes.
Parmi tous les mots de la langue politique du moyen âge qui se sont conservés jusqu’à nous, le mot commune est peut-être celui qui a le plus complétement perdu sa première signification. Réduit à exprimer une simple circonscription rurale sous des autorités dépendantes, il ne produit plus sur les esprits aucune espèce d’impression, et nous avons besoin d’efforts pour replacer sous ce signe, en quelque sorte discrédité, les grandes idées qu’il rappelait il y a plusieurs siècles. Aussi la révolution que nos historiens désignent par le nom d’affranchissement des communes ne prend-elle point, dans leur récit, son véritable caractère. Les faibles débris de l’ancienne organisation municipale des villes de France conservés jusqu’en 1789 ont contribué, je n’en doute pas, à refroidir l’imagination des écrivains modernes, à les tromper sur l’état primitif de ces villes et sur la nature du changement social qui s’opéra au douzième siècle. Je ne sais quelle idée de sollicitation humble de la part des bourgeois, et de mansuétude paternelle de la part des rois signataires des chartes de communes, jette un jour confus sur tous les événements qui ont précédé ou suivi la signature de ces chartes. Au lieu de raconter en détail ces événements, nos historiens se contentent de reproduire quelques lambeaux de dissertations inexactes. Se fiant sur ce que le protocole des chartes porte en général : concessi, « j’ai octroyé, » ils attribuent à la politique des rois les résultats de l’insurrection populaire, et travestissent en réforme administrative l’un des mouvements les plus énergiques de l’esprit de démocratie[243].