Pour garantie de leur association, les membres de la commune constituaient, d’abord tumultuairement, et ensuite d’une manière régulière, un gouvernement électif ressemblant, sous quelques rapports, à l’ancien gouvernement municipal des Romains, et s’en éloignant sous d’autres. Au lieu des noms de curie et de décurion, tombés en désuétude, les communes du midi adoptèrent celui de consul, qui rappelait encore de grandes idées, et les communes du nord ceux de juré et d’échevin, quoique ce dernier titre, à cause de son origine teutonique, fût entaché pour elles d’un souvenir de servitude[248].
[248] Skepen, dans la langue des Franks, signifiait un juge. C’est le mot latinisé dans les capitulaires par celui de Scabini. — Dans les Considérations sur l’histoire de France, chap. V et VI, j’ai fait de ce double mouvement révolutionnaire une étude plus approfondie, plus exacte et plus détaillée.
Chargés de la tâche pénible d’être sans cesse à la tête du peuple dans la lutte qu’il entreprenait contre ses anciens seigneurs, les nouveaux magistrats avaient mission d’assembler les bourgeois au son de la cloche, et de les conduire en armes sous la bannière de la commune. Dans ce passage de l’ancienne civilisation abâtardie à une civilisation neuve et originale, les restes des vieux monuments de la splendeur romaine servirent quelquefois de matériaux pour la construction des murailles et des tours qui devaient garantir les villes libres contre l’hostilité des châteaux. On peut voir encore, dans les murs d’Arles, un grand nombre de pierres couvertes de sculptures provenant de la démolition d’un théâtre magnifique, mais devenu inutile par le changement des mœurs et l’interruption des souvenirs.
Dans le midi de la Gaule, où les anciennes villes romaines subsistaient en plus grand nombre, et où, plus éloignées du foyer des invasions et de la domination germanique, elles avaient mieux conservé leur population et leurs richesses, les tentatives d’affranchissement furent, sinon plus énergiques, du moins plus complétement heureuses. C’est là seulement que les cités affranchies atteignirent à la plénitude de cette existence républicaine, qui était en quelque sorte l’idéal auquel aspiraient toutes les communes. Dans le nord, la lutte fut plus longue et le succès moins décisif. Une circonstance défavorable pour les villes de cette dernière contrée, c’était la double dépendance où elles se trouvaient sous le pouvoir de leurs seigneurs immédiats et la suzeraineté du roi de France ou de l’empereur d’Allemagne. Au milieu de leur lutte contre la première de ces puissances, la seconde intervenait pour son profit, et souvent rétablissait le combat lorsque tout semblait décidé. Ce rôle d’intervention est le seul qu’aient réellement joué les rois de France dans les événements qui signalèrent la naissance des premières communes dans leur petit royaume ; et ce qui les déterminait à se déclarer pour ou contre les villes, il faut le dire, c’était l’argent que leur offrait l’une ou l’autre des deux parties[249]. Neutres entre le seigneur et la commune, leur appui était au plus offrant, avec cette différence qu’ils ne donnaient guère aux villes que des garanties verbales ou de simples promesses de secours, et que, lorsqu’ils étaient contre elles, ils agissaient effectivement.
[249] … Regius, ut dixi, appetitus ad potiora promissa deflectitur… omnia sacramenta sua… sine ulla honestatis… respectione, cassantur. (Guibert. abbat. de Novigent., de Vita sua, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XII, p. 252.) — Voyez ci-après l’Histoire de la commune de Laon, Lettre [XVI], p. 250.
On pourrait croire, d’après quelques mots des historiens du douzième siècle, que Louis VII, dit le Jeune, envisageait la révolution communale sous un point de vue moins matériel. Il cherchait à établir en principe que toute ville de commune relevait immédiatement de la couronne ; mais, malgré l’intérêt qu’il s’était ainsi créé à l’établissement de nouvelles communes, dans les lieux qui n’étaient pas de son domaine, sa politique, à l’égard des bourgeois affranchis par insurrection, ne fut pas toujours impartiale. Soit par des raisons qu’il n’est plus possible d’apprécier, soit par des scrupules religieux, il annula des chartes qu’il avait signées, et détruisit par force des communes qui avaient acheté son appui. Lorsque le chagrin d’être privés d’une liberté chèrement acquise poussait les bourgeois à de nouvelles révoltes, il les châtiait d’une manière dure et quelquefois cruelle[250]. Voici un passage qui le concerne, et que fort mal à propos, à mon avis, l’on a quelquefois cité comme preuve de l’initiative royale dans l’affranchissement des communes :
[250] Voyez ci après les détails relatifs aux communes de Sens et de Vézelay.
« Gui, comte d’Auxerre (en 1167), voulut, avec l’assentiment du roi, instituer de nouveau une commune ; mais l’évêque s’opposa hardiment à son projet, et entreprit d’aller plaider sur ce point devant la cour du roi, non sans péril et sans de grandes dépenses d’argent. Il encourut presque la malveillance du très-pieux roi Louis, qui lui reprochait de vouloir enlever la ville d’Auxerre à lui et à ses héritiers ; car il regardait comme lui appartenant toutes les villes où il y avait des communes. Enfin, après que la cause eut été longtemps débattue, inspection faite des chartes et priviléges de l’église d’Auxerre, et le roi, ainsi que les gens de sa cour, s’étant radouci au moyen d’une bonne somme d’argent, l’évêque gagna son procès. Il obtint une ordonnance royale portant que, sans son aveu et sans sa permission, il ne serait en aucune façon loisible au comte, ni à qui que ce fût, d’établir une commune dans la ville[251]. »
[251] Hist. episcop. Autissiodor., apud Script. rer. gallic. et francic., t. XII, p. 304.
Si les intentions des rois de France avaient été, aussi pleinement qu’on le croit, favorables à l’érection des communes, c’est dans les villes de la couronne qu’on les aurait vues se manifester de la manière la plus éclatante. Eh bien, pas une de ces villes, les plus florissantes du royaume, n’obtint un affranchissement aussi complet que celui des villes seigneuriales : c’est que tout projet d’insurrection y était aussitôt déjoué par une puissance de beaucoup supérieure à celle des plus grands seigneurs. Paris n’eut jamais de commune, mais seulement des corps de métiers et une justice bourgeoise sans attribution politique. Orléans entreprit, sous Louis le Jeune, de s’ériger en commune ; mais une exécution militaire et des supplices châtièrent, disent les Chroniques de Saint-Denis, « la forsennerie de ces musards qui, pour raison de la commune, faisaient mine de se rebeller et dresser contre la couronne[252]. »