[252] Chroniques de Saint-Denis, apud ibid., p. 196.
En refusant à nos rois l’initiative dans la révolution communale, une justice qu’on doit leur rendre, c’est d’avouer qu’ils ne détruisirent point les communes dans les villes seigneuriales qu’ils ajoutèrent successivement à leur domaine, surtout avant le quatorzième siècle : ils sentaient qu’il est plus difficile d’anéantir une liberté depuis longtemps acquise que de l’étouffer à son berceau. La reconnaissance du gouvernement républicain des villes du Languedoc, dans les premiers temps qui suivirent la conquête de ce pays, était de nécessité indispensable pour le maintien de cette conquête. Il en fut de même pour les grandes communes de Normandie, d’Anjou, de Bretagne, de Guienne et de Provence. La raison d’État fit respecter en elles des priviléges qu’il eût été dangereux d’attaquer violemment, mais qui furent minés à la longue et pour ainsi dire démolis pièce à pièce. Quant aux villes françaises du second et du troisième ordre, les rois montrèrent à leur égard une assez grande libéralité, et, pour un peu d’argent, ils leur octroyèrent le droit de commune, parce qu’ils ne craignaient pas qu’elles s’en prévalussent pour devenir indépendantes. Alors, comme aujourd’hui, c’était peu de chose qu’un droit de liberté nominal, sans puissance pour le faire valoir. Aussi les mêmes rois accordaient-ils souvent à des bourgades insignifiantes un titre et des institutions qu’ils avaient refusés aux plus grandes villes.
L’état de commune, dans tout son développement, ne s’obtint guère qu’à force ouverte et en obligeant la puissance établie à capituler malgré elle. Mais quand, par suite de l’insurrection et des traités qui la légitimèrent, le mouvement de la bourgeoisie vers son affranchissement fut devenu l’impulsion sociale, et, pour me servir d’une expression toute moderne, une des nécessités de l’époque, les puissances du temps s’y prêtèrent avec une bonne grâce apparente, toutes les fois qu’elles y entrevirent quelque profit matériel sans aucun péril imminent. De là vint l’énorme quantité de chartes seigneuriales et royales octroyées durant le treizième siècle. Il n’y eut d’opposition systématique à cette révolution, continuée d’une manière paisible, que de la part du haut clergé, partout où ce corps possédait l’autorité temporelle et la seigneurie féodale. Aussi l’histoire des communes du nord de la France présente-t-elle le tableau d’une guerre acharnée entre les bourgeois et le clergé.
En général, les communes les plus libres étaient celles dont la fondation avait coûté le plus de peine et de sacrifices, et la liberté fut peu de chose dans les lieux où elle n’était qu’un don gratuit octroyé sans effort, et conservé paisiblement. L’état politique de ces associations bourgeoises offrait ainsi une foule de degrés et de nuances, depuis la cité républicaine, qui, comme Toulouse, avait des rois pour alliés, entretenait une armée et exerçait tous les droits de la souveraineté, jusqu’aux rassemblements de serfs et de vagabonds auxquels les rois et les seigneurs ouvraient un asile sur leurs terres. Ces asiles donnèrent naissance à un grand nombre de villes neuves, qui le plus souvent se peuplaient aux dépens des seigneuries voisines, dont les paysans désertaient. Un auteur du douzième siècle reproche à Louis VII d’avoir fondé plusieurs de ces nouvelles villes, et d’avoir ainsi diminué l’héritage des églises et des chevaliers[253]. Le prévôt de Villeneuve-le-Roi, près de Sens, se trouvait fréquemment en querelle à ce sujet avec les abbayes du voisinage. Le gouvernement de ces communes de la dernière classe était toujours subordonné à un prévôt du roi ou du seigneur, et ne garantissait aux habitants que la jouissance de quelques droits civils. Mais c’en était assez pour engager les ouvriers ambulants, les petits marchands colporteurs et les paysans serfs de corps et de biens, à y fixer leur domicile. La charte qui octroyait le droit de bourgeoisie aux nouveaux domiciliés était rédigée et scellée par le fondateur, lorsque l’existence de la ville n’était encore qu’un projet. Il la faisait publier au loin, pour qu’elle fût connue de tous ceux qui voulaient devenir bourgeois et propriétaires de terrains moyennant un prix modique et une taille raisonnable. Voici un exemple de ces sortes de chartes :
[253] Quasdam etiam villas novas ædificavit, per quas plures ecclesias et milites de propriis suis hominibus ad eas confugientibus exhæreditasse non est dubium. (Fragm. histor., vitam Ludovici VII summatim complectens, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XII, p. 286.)
« Moi, Henri, comte de Troyes, fais savoir à tous présents et à venir que j’ai établi les coutumes ci-dessous énoncées pour les habitants de ma Villeneuve (près Pont-sur-Seine) entres les chaussées des ponts de Pugny :
« Tout homme demeurant dans ladite ville payera, chaque année, douze deniers et une mine d’avoine pour prix de son domicile ; et s’il veut avoir une portion de terre ou de pré, il donnera par arpent quatre deniers de rente. Les maisons, vignes et prés pourront être vendus ou aliénés à la volonté de l’acquéreur. Les hommes résidant dans ladite ville n’iront ni à l’ost ni à aucune chevauchée, si je ne suis moi-même à leur tête[254]. Je leur accorde, en outre, le droit d’avoir six échevins qui administreront les affaires communes de la ville, et assisteront mon prévôt dans ses plaids. J’ai arrêté que nul seigneur, chevalier ou autre, ne pourrait tirer hors de la ville aucun des nouveaux habitants, pour quelque raison que ce fût, à moins que ce dernier ne fût son homme de corps, ou n’eût un arriéré de taille à lui payer.
[254] Les mots ost et chevauchée sont synonymes d’armée et campagne de guerre.
« Fait à Provins, l’an de l’Incarnation 1175[255]. »
[255] Recueil des Ordonnances des rois de France, t. VI, p. 319 et 320.