LETTRE XIV
Sur la marche de la révolution communale.
COMMUNES DU MANS ET DE CAMBRAI.

C’est dans la dernière moitié du onzième siècle que les documents historiques présentent, pour la première fois, des villes constituées en communes ; mais ces documents sont trop incomplets pour qu’on puisse dire en quel pays cette grande révolution a pris naissance. Tantôt propagée de ville en ville, tantôt éclatant dans plusieurs lieux d’une manière simultanée, elle embrasse, dans ses développements rapides, tous les pays de langue romane, à l’exception de l’Espagne, que la conquête des Maures plaçait, pour ainsi dire, hors du mouvement européen[256]. Ce mouvement avait son foyer partout où subsistaient, depuis le temps des Romains, d’anciennes villes municipales. On eût dit que la race indigène, après avoir plié pendant cinq cents ans sous les institutions de la conquête, voulait, par un effort énergique, s’en affranchir et les éloigner d’elle. Alors, il est vrai, la distinction primitive des races avait disparu, mais elle était en quelque sorte remplacée par la différence des mœurs ; les pouvoirs du temps étaient marqués à l’empreinte des mœurs germaniques : le mépris pour la vie et la propriété des faibles, l’amour de la domination et de la guerre, formaient le caractère distinctif des seigneurs et des membres du haut clergé, tandis que le goût du travail et un sentiment confus de l’égalité sociale étaient, chez les habitants industrieux des villes, comme un débris de l’ancienne civilisation. Ce fut dans le mouvement national contre les keisars franks que la classe bourgeoise ou romaine (car au neuvième siècle ces deux mots étaient synonymes) puisa le germe de cette énergie qu’on la vit porter, moins de trois siècles après, dans une nouvelle révolution destinée à extirper des villes la puissance militaire ou féodale, et à la réduire, soit de force, soit de bon gré, à la possession des campagnes.

[256] Voyez, dans les Considérations sur l’histoire de France, chap. V et VI, les nouveaux aperçus que j’ai donnés sur la révolution municipale du douzième siècle.

Si l’on compare attentivement les révolutions municipales du moyen âge aux révolutions constitutionnelles des temps modernes, on sera frappé de certaines ressemblances que ces deux grands mouvements présentent dans leur ensemble et dans leur marche. Si les réformes politiques du douzième siècle s’exécutent dans un bien plus petit cercle que celles du dix-huitième et du dix-neuvième, l’action, au moyen âge, est plus vive, et offre plus d’ensemble, parce que tous ceux qui y coopèrent sont gens de même état, n’ayant qu’un intérêt et qu’une idée. Sur le même espace de terre pour lequel une seule révolution suffit de nos jours, il en fallait des centaines au temps de l’établissement des communes. Il fallait que chaque ville se fît une destinée à part, et courût pour son propre compte toutes les chances de l’insurrection. Au reste, dans ces révolutions municipales et dans celles des grands États modernes, même variété de formes, même empire du hasard dans les circonstances accessoires, même désir de pousser la réforme jusqu’à son dernier terme, et même impuissance d’y parvenir. Sans aucun souvenir de l’histoire grecque ou romaine, les bourgeois des onzième et douzième siècles, soit que leur ville fût sous la seigneurie d’un roi ou d’un comte, d’un évêque ou d’une abbaye, allaient droit à la république ; mais la réaction du pouvoir établi les ramenait bientôt en arrière. Du balancement de ces deux forces opposées résultait pour la ville une sorte de gouvernement mixte, et c’est ce qui arriva en général dans le nord de la France, comme le prouvent les chartes de commune. La nouvelle organisation que ces chartes sanctionnent, et qu’elles déclarent inviolable, ne tarde guère à subir toutes les vicissitudes des constitutions modernes : elle est tour à tour modifiée, détruite et rétablie ; la teneur des chartes est violée ou dépassée en sens inverse par les seigneurs et par les villes.

Observez que dans cette comparaison du mouvement communal du douzième siècle avec le mouvement constitutionnel de nos jours, j’ai spécialement en vue le caractère d’universalité et la marche pareillement progressive de ces révolutions, séparées d’ailleurs l’une de l’autre par de si énormes différences d’époque, de causes et de résultats politiques. Je ne veux établir aucune équation forcée entre les idées qui, à de si grands intervalles de temps, ont été le principe de ces deux révolutions propagées de pays en pays par une force irrésistible. Le principe des communes du moyen âge, l’enthousiasme qui fit braver à leurs fondateurs tous les dangers et toutes les misères, c’était bien celui de la liberté, mais d’une liberté toute matérielle, si l’on peut s’exprimer ainsi : la liberté d’aller et de venir, de vendre et d’acheter, d’être maître chez soi, de laisser son bien à ses enfants. Dans ce premier besoin d’indépendance qui agitait les hommes au sortir du chaos où le monde romain avait été comme englouti depuis l’invasion des Barbares, c’était la sûreté personnelle, la sécurité de tous les jours, la faculté d’acquérir et de conserver, qui étaient le dernier but des efforts et des vœux. Les intelligences ne concevaient alors rien de plus élevé, rien de plus désirable dans la condition humaine ; et l’on se dévouait pour obtenir, à force de peine, ce qui dans l’Europe actuelle constitue la vie commune, ce que la simple police des États modernes assure à toutes les classes de sujets, sans qu’il y ait besoin pour cela de chartes ou de constitutions libres.

Toutes les révolutions modernes prennent leur source dans un débat entre le peuple et la puissance royale ; celle des communes, au douzième siècle, ne pouvait avoir ce caractère. Il y avait alors peu de villes qui appartinssent immédiatement au roi ; la plupart des bourgs étaient la propriété des barons ou des églises ; les villes épiscopales se trouvaient, en totalité ou en partie, sous la seigneurie de leurs évêques. Quelquefois un seigneur laïque, maître de l’ancienne citadelle et du quartier voisin, disputait au prélat la suzeraineté et le gouvernement du reste de la ville ; quelquefois le roi avait une tour où son prévôt se cantonnait militairement, pour lever sur les bourgeois certains subsides, en sus des tailles que l’évêque et le seigneur laïque exigeaient chacun de son côté. Heureusement pour la bourgeoisie, ces trois puissances s’accordaient mal entre elles. L’insurrection d’un des quartiers de la ville trouvait souvent un appui dans le seigneur du quartier voisin ; et si la population tout entière s’associait en corps politique, il était rare que l’un des seigneurs, gagné par des offres d’argent, ne confirmât pas cette révolte. C’est ainsi que la commune d’Auxerre s’établit du consentement du comte, malgré l’évêque, et qu’à Amiens l’évêque se rangea, contre le comte, du côté de la bourgeoisie. Dans le midi de la France actuelle, pays situé alors en dehors du royaume, les évêques se montrèrent en général amis des libertés bourgeoises et protecteurs des communes. Mais dans la France proprement dite, en Bourgogne et en Flandre, tantôt secondés par les rois, tantôt seuls, à l’aide des armes et de l’anathème, ils soutinrent contre les communes une guerre qui ne se termina qu’après trois siècles, par la ruine simultanée des droits politiques des villes et des priviléges seigneuriaux.

Cette différence remarquable provient de ce que dans le midi de la Gaule, où la conquête franke ne pénétra jamais à fond, l’autorité temporelle des évêques avait moins que dans le nord perdu son caractère de magistrature, pour s’assimiler au pouvoir des barons ou gens de la race conquérante[257]. A mesure qu’on approchait du Rhin, l’on trouvait les traces de l’invasion germanique plus visiblement marquées : l’abus de la force était plus grand, le pouvoir seigneurial plus despotique. Tout homme qui ne pouvait pas se dire chevalier était traité en serf, et ce titre humiliant était celui dont les évêques, du haut de leurs palais crénelés, qualifiaient les habitants des villes métropolitaines. Mais cette dénomination exprimait en général une prétention plutôt qu’un fait ; et les bourgeois, par leurs fréquentes émeutes, par leurs ligues défensives et offensives, prouvaient que le servage des campagnes n’était pas fait pour les villes.

[257] Bar, en langue franke, n’a d’autre signification que celle de vir en latin. Le sens politique de ce mot est venu de ce qu’il voulait dire homme dans l’idiome des conquérants. En langue romane, on disait bers pour le nominatif singulier, et baron pour les autres cas.

De temporaires qu’elles étaient d’abord, ces associations de défense mutuelle, communions ou communes, comme on les appelait, devinrent permanentes ; on s’avisa de les garantir par une organisation administrative et judiciaire, et la révolution fut accomplie. « Commune, dit un auteur ecclésiastique du douzième siècle, est un mot nouveau et détestable, et voici ce qu’on entend par ce mot : les gens taillables ne payent plus qu’une fois l’an à leur seigneur la rente qu’ils lui doivent. S’ils commettent quelque délit, ils en sont quittes pour une amende légalement fixée ; et quant aux levées d’argent qu’on a coutume d’infliger aux serfs, ils en sont entièrement exempts[258]. »

[258] Communio autem, novum ac pessimum nomen, sic se habet, ut capite censi omnes solitum servitutis debitum dominis semel in anno solvant, et si quid contra jura deliquerint, pensione legali emendent, cæteræ censuum exactiones, quæ servis infligi solent, omnimodis vacent. (Guibert. abbat. de Novigent., de Vita sua, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XII, p. 250.) — Voyez sur le sens propre du mot commune, les Considérations sur l’histoire de France, chap. V.