Ainsi, le mot commune exprimait, il y a sept cents ans, un système de garantie analogue, pour l’époque, à ce que aujourd’hui nous comprenons sous le mot constitution. Comme les constitutions de nos jours, les communes s’élevaient à la file, et les dernières en date imitaient de point en point l’organisation des anciennes. De même que la constitution d’Espagne a servi de modèle en 1820 aux constitutions de Naples et de Piémont, on voit la commune de Laon s’organiser sur le modèle des communes de Saint-Quentin et de Noyon, et ensuite la charte de Laon servir de patron à celles de Crespy et de Montdidier. La charte de Soissons, qui paraît avoir joui de la plus grande célébrité, est textuellement reproduite dans celles de Fismes, de Senlis, de Compiègne et de Sens. Cette charte fut portée jusqu’en Bourgogne, et les habitants de Dijon renoncèrent, pour l’adopter, à leur ancien régime municipal. Ils firent ce changement d’accord avec leur duc ; mais ils stipulèrent que leur nouvelle constitution serait mise, pour plus de sûreté, sous la garantie du roi de France. Voici l’acte par lequel Philippe-Auguste fit droit à leur demande :

« Au nom de la sainte et indivisible Trinité, ainsi soit-il. Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, faisons savoir à tous présents et à venir que notre fidèle et parent Hugues, duc de Bourgogne, a donné et octroyé à perpétuité, à ses hommes de Dijon, une commune sur le modèle de celle de Soissons, sauf la liberté qu’ils possédaient auparavant. Le duc Hugues et son fils Eudes ont juré de maintenir et de conserver inviolablement ladite commune. C’est pourquoi, d’après leur demande et par leur volonté, nous en garantissons le maintien sous la forme susdite, de la manière qui s’ensuit :

« Si le duc ou l’un de ses héritiers veut dissoudre la commune ou s’écarter de ses règlements, nous l’engagerons de tout notre pouvoir à les observer ; que s’il refuse d’accéder à notre requête, nous prendrons sous notre sauvegarde les personnes et les biens des bourgeois. Si une plainte est portée devant nous à cet égard, nous ferons, dans les quarante jours et d’après le jugement de notre cour, amender le dommage fait à la commune par la violation de sa charte[259]. »

[259] Les deux lettres de Philippe-Auguste, que j’ai réunies ici en une seule pour me dispenser de répéter deux fois les mêmes formules, se trouvent dans le Recueil des Ordonnances des rois de France, t. V et XI, p. 237 et suiv.

Au moment où s’éleva en France la première constitution communale, il n’y avait presque pas une ville qui n’eût en elle le germe d’un semblable changement ; mais il fallait, pour le développer, des circonstances favorables. Il fallait surtout que l’exemple fût donné par quelque ville voisine : tantôt c’était le bruit d’une insurrection qui en faisait éclater d’autres, comme un incendie se propage ; tantôt c’était une charte octroyée qui mettait le trouble dans la province. La révolution de Laon, la plus sanglante de toutes, eut pour cause occasionnelle l’établissement des communes de Saint-Quentin et de Noyon, l’une consentie par un comte, l’autre instituée par un évêque. Le coup frappé à Laon se fit aussitôt sentir à Amiens, puis à Soissons, puis à Reims. Enfin, pour toutes les communes situées au nord de la Loire, l’exemple n’est pas même sorti du royaume de France ; car les premières en date furent celles du Mans et de Cambrai, deux villes qui, à l’époque de leur affranchissement, se trouvaient hors du royaume, l’une sous la suzeraineté des ducs de Normandie, et l’autre sous celle des empereurs.

L’histoire de la commune du Mans se rattache à celle de la fameuse conquête de l’Angleterre par les Normands, en l’année 1066. Enclavé pour ainsi dire entre deux États beaucoup plus puissants, la Normandie et l’Anjou, le comté du Maine semblait destiné à tomber alternativement sous la suprématie de l’un ou de l’autre. Mais, malgré ce désavantage de position et l’infériorité de leurs forces, les Manceaux luttaient souvent avec énergie pour rétablir ou recouvrer leur indépendance nationale. Quelques années avant sa descente en Angleterre, le duc Guillaume le Bâtard fut reconnu pour suzerain du Maine par Herbert, comte de ce pays, grand ennemi de la puissance angevine, et à qui ses incursions nocturnes dans les bourgs de l’Anjou avaient fait donner le surnom bizarre et énergique d’Éveil-Chiens. Comme vassaux du duc de Normandie, les Manceaux fournirent sans résistance leur contingent de chevaliers et d’archers ; mais quand ils le virent occupé des soins et des embarras de la conquête, ils songèrent à s’affranchir de la domination normande. Nobles, gens de guerre, bourgeois, toutes les classes de la population concoururent à cette œuvre patriotique. Les châteaux gardés par des soldats normands furent attaqués et pris l’un après l’autre. Turgis de Tracy et Guillaume de La Ferté, qui commandaient la citadelle du Mans, rendirent cette place, et sortirent du pays avec tous ceux de leurs compatriotes qui avaient échappé aux vengeances populaires.

Le mouvement imprimé aux esprits par cette insurrection ne s’arrêta point lorsque le Maine eut été rendu à ses seigneurs nationaux, et l’on vit alors éclater dans la principale ville une révolution d’un nouveau genre. Après avoir combattu pour l’indépendance du pays, les bourgeois du Mans, rentrés dans leurs foyers, commencèrent à trouver gênant et vexatoire le gouvernement de leur comte, et s’irritèrent d’une foule de choses qu’ils avaient tolérées jusque-là. A la première taille un peu lourde, ils se soulevèrent tous et formèrent entre eux une association jurée, qui s’organisa sous des chefs électifs et prit le nom de commune[260]. Le comte régnant était en bas âge ; il avait pour tuteur Geofroy de Mayenne, seigneur puissant et renommé à cause de son habileté politique. Cédant à la force des choses, Geofroy, en son nom et au nom de son pupille, jura la commune et promit ainsi obéissance aux lois établies contre son propre pouvoir ; mais il le fit de mauvaise foi. Par force ou par crainte, l’évêque du Mans et les nobles de la ville prêtèrent le même serment ; mais quelques seigneurs des environs s’y refusèrent, et les bourgeois, pour les réduire, se mirent en devoir d’attaquer leurs châteaux. Ils marchaient à ces expéditions avec plus d’ardeur que de prudence, et montraient peu de modération après la victoire. On les accusait de guerroyer sans scrupule durant le carême et la semaine sainte ; on leur reprochait aussi de faire trop sévèrement et trop sommairement justice de leurs ennemis ou de ceux qui troublaient la paix de la commune, faisant pendre les uns et mutiler les autres sans aucun égard pour le rang des personnes[261]. Voici quelques traits de cette orageuse et courte indépendance, racontés par un historien du temps.

[260] Consilium inierunt qualiter ejus pravis conatibus obsisterent, nec se ab eo vel quolibet alio injuste opprimi paterentur. Facta igitur conspiratione quam communionem vocabant, sese omnes pariter sacramentis astringunt… (Gest. pontific. Cenomann., apud Script. rer. gallic. et francic., t. XII, p. 540.)

[261] … Cujus conspirationis audacia innumera scelera commiserunt, passim plurimos sine aliquo judicio condemnantes, quibusdam pro causis minimis oculos eruentes, alios vero… suspendio strangulantes ; castra quoque vicina diebus sanctæ Quadragesimæ immo Dominicæ Passionis tempore, irrationabiliter succendentes. (Gest. pontific. Cenomann., apud Script. rer. gallic. et francic., t. XII, p. 540.)

« Il arriva que l’un des barons du pays, nommé Hugues de Sillé, attira sur lui la colère des membres de la commune, en s’opposant aux institutions qu’ils avaient promulguées. Ceux-ci envoyèrent aussitôt des messagers dans tous les cantons d’alentour, et rassemblèrent une armée qui se porta avec beaucoup d’ardeur contre le château de Sillé ; l’évêque du Mans et les prêtres de chaque paroisse marchaient en tête avec les croix et les bannières[262]. L’armée s’arrêta pour camper à quelque distance du château, tandis que Geofroy de Mayenne, venu de son côté avec ses hommes d’armes, prenait son quartier séparément. Il faisait semblant de vouloir aider la commune dans son expédition ; mais il eut, dès la nuit même, des intelligences avec l’ennemi, et ne s’occupa d’autre chose que de faire échouer l’entreprise des bourgeois. A peine fut-il jour, que la garnison du château fit une sortie avec de grands cris ; et au moment où les nôtres, pris au dépourvu, se levaient et s’armaient pour combattre, dans toutes les parties du camp, des gens apostés répandirent qu’on était trahi, que la ville du Mans venait d’être livrée au parti ennemi. Cette fausse nouvelle, jointe à une attaque imprévue, produisit une terreur générale ; les bourgeois et leurs auxiliaires prirent la fuite en jetant leurs armes ; beaucoup furent tués, tant nobles que vilains, et l’évêque lui-même se trouva parmi les prisonniers[263]. »