Cette exécution militaire laissa de profonds ressentiments dans le cœur des bourgeois de Cambrai, et accrut le désir qu’ils avaient d’élever une barrière entre eux et la puissance seigneuriale. Tout le clergé métropolitain, défenseur-né de cette puissance, fut enveloppé dans la haine que les citoyens lui portaient. En l’année 1024, il se fit une nouvelle conjuration à la faveur de laquelle les bourgeois, un moment maîtres de la ville, expulsèrent les chanoines et tous les clercs de l’église, démolirent leurs maisons et emprisonnèrent ceux dont ils avaient le plus à se plaindre. Cette révolution fut de peu de durée, et une armée impériale rétablit à Cambrai la seigneurie ecclésiastique. Mais la révolution se réveilla, pour ainsi dire, en 1064. Les bourgeois ayant pris les armes firent prisonnier leur évêque, nommé Liébert ; et pour les réduire il fallut trois armées envoyées contre eux par l’empereur, le comte de Flandre et la comtesse de Hainault[269]. Malgré cette nouvelle défaite, les Cambrésiens ne se découragèrent pas, et douze ans après, sous l’épiscopat de Gérard, neveu de Liébert, ils s’insurgèrent de nouveau, et se constituèrent en association jurée sous le nom de commune. Voici le détail de cet événement tel qu’on le trouve dans une chronique rédigée en vieux français :
[269] Histoire de Cambrai, p. 101 et suiv.
« Comme le clergé et tout le peuple estoient en grande paix, s’en alla l’évêque Gérard à l’empereur. Mais ne fut pas très-éloigné, quand les bourgeois de Cambrai, par mauvais conseil, jurèrent une commune et firent ensemble une conspiration que de longtems avoient murmurée, et s’allièrent ensemble par serment que si l’évêque n’octroyoit cette commune, ils lui défendroient l’entrée en la cité. Cependant l’évêque étoit à Lobbes, et lui fut dit le mal que le peuple avoit fait, et aussitôt il quitta sa route, et pour ce qu’il n’avoit gens pour le venger de ses bourgeois, il prit avec lui son bon ami Baudoin, le comte de Mons, et ainsi vinrent à la cité avec grande chevalerie. Lors eurent les bourgeois leurs portes closes et mandèrent à l’évêque qu’ils ne laisseroient entrer que lui et sa maison, et l’évêque répondit qu’il n’entreroit pas sans le comte et sa chevalerie, et les bourgeois le refusèrent. Quand l’évêque vit la folie de ses sujets, il lui prit grande pitié, et il désiroit plus faire miséricorde que justice. Alors leur manda qu’il traiteroit des choses devant dites, en sa cour, en bonne manière, et ainsi les apaisa. Alors l’évêque fut laissé entrer, et les bourgeois entrèrent en leurs maisons, à grande joie, et tout fut oublié de ce qui avoit été fait. Mais il advint, après un peu de temps, par aventure, sans le su et le consentement de l’évêque, et contre sa volonté, que grand nombre de chevaliers les assaillirent en leurs hôtels, en occirent aucuns et plusieurs blessèrent. Dont furent les bourgeois très-ébahis et fuirent à l’église Saint-Géry, enfin furent pris et menés devant l’évêque. Ainsi fut cette conjuration et la commune défaite, et jurèrent désormais féauté à l’évêque[270]. »
[270] Chronique de Cambrai ; Recueil des Hist. des Gaules et de la France, t. XIII, p. 476 et 477.
Les troubles qui survinrent presque aussitôt dans l’empire, par suite de l’excommunication de Henri IV, fournirent aux habitants de Cambrai une occasion pour tenter un nouveau mouvement et rétablir leur commune. Ils furent aidés par le comte de Flandre, qui fit alliance avec eux pour s’agrandir aux dépens de la puissance impériale. En vertu de cette alliance, ils installèrent comme évêque un ami du comte, appelé Eudes, et refusèrent de recevoir l’évêque Gaucher, désigné par l’empereur. Après l’avénement de Henri V, lorsque la paix eut rendu toute sa force à l’autorité impériale, « messire Gaucher, dit la chronique de Cambrai, alla vers l’empereur et fit sa complainte du comte Robert de Flandre, comment il avoit troublé son empire, saisi Cambrai et mis dedans l’élu Eudes, dont fut l’empereur fortement irrité. Lors il s’apprêta pour venir en Flandre, et y vint avec très-grande armée, et assiégea le château de Douay, qui étoit très-fort de murs et de fossés, dont fut celui de Flandre très-épouvanté, et les soldats que le comte avoit mis pour garder Cambrai eurent peur, laissèrent la cité et s’enfuirent. Lors entra le comte dedans Douay, et en garnit toutes les forteresses. Au troisième jour après, l’empereur fit un très-grand assaut, et le comte merveilleusement bien se défendit, si qu’il y eut plusieurs chevaliers occis du côté de l’empereur, et ainsi laissèrent l’assaut. Dont eurent conseil tous les grands princes et l’empereur ensemble ; car il voyoit que rien ne profitoit et que ne prendroient le château, et lui dirent qu’il reçût à amour le comte de Flandre. Lors reçut l’empereur le comte de Flandre à homme, et furent bons amis ensemble[271].
[271] Chronique de Cambrai ; Recueil des Hist. des Gaules et de la France, t. XIII, p. 477.
« Après ce, vint l’empereur à Cambrai très-terriblement ; mais devant sa venue s’enfuit l’élu Eudes et grande partie du clergé et du peuple qui se sentoit coupable. Dont s’enfuirent plusieurs femmes avec leurs enfants dans les églises et les tours, et les pucelles s’effrayoient quand elles virent tant de chevaliers allemands, esclavons, lorrains, saxons. Alors fit l’empereur crier que tous les habitants et les bourgeois vinssent en sa présence, et ils vinrent très-émus, car ils craignoient de perdre la vie ou leurs membres, et ne pouvoient contredire ni ne l’osoient. Lors parla l’empereur très-durement à eux, et fortement les blâma, et dit comment ils estoient si osés qu’ils avoient fait tant de choses contre les droits de l’empire, conjuration, commune, nouvelles lois, et, qui plus est, qu’ils avoient reçu nouvel évêque dedans la cité, contre Dieu et contre la seigneurie de l’empire. Quand ils ouïrent l’empereur ainsi parler, ils furent trop épouvantés et ne savoient qu’ils pussent répondre ; et pour ce qu’ils se sentoient coupables, ils s’humilièrent durement et crièrent à l’empereur merci. Dont se prit le bon évêque Gaucher très-bénignement à prier pour ses sujets, et tomba aux pieds du roi et disoit : « Très-doux empereur, ne détruisez pas nos bourgeois si cruellement et en si grande sévérité, car bien les pouvez corriger avec plus grande douceur. » Dont prièrent aussi les princes de l’armée avec l’évêque, et disoient qu’il eût pitié de tant de larmes. Quand ce entendit, l’empereur se relâcha un peu de sa colère, et crut le conseil de l’évêque et des princes, et ne les punit pas ainsi qu’il se proposoit par rigueur de justice. Cependant ne les épargna pas du tout ; car il commanda qu’ils apportassent en sa présence la charte de la commune qu’ils avoient faite, et eux ainsi firent ; et l’empereur tantôt la défit et leur fit jurer devant tous les princes que jamais autre ne feroient. Ainsi fut défaite cette commune, et leur fit l’empereur jurer féauté à lui par foi et par serment[272]. »
[272] Chronique de Cambrai ; Recueil des Hist. des Gaules et de la France, t. XIII, p. 489
Cette seconde destruction de la commune de Cambrai eut lieu en l’année 1107, et, moins de vingt ans après, la commune était rétablie. On la citait au loin comme un modèle d’organisation politique : « Que dirai-je de la liberté de cette ville ? dit un ancien écrivain. Ni l’évêque ni l’empereur ne peuvent y asseoir de taxe ; aucun tribut n’y est exigé ; on n’en peut faire sortir la milice, si ce n’est pour la défense de la ville, et encore à cette condition que les bourgeois puissent le jour même être de retour dans leurs maisons[273]. » La commune était gouvernée par un corps électif de magistrature, dont les membres avaient le titre de jurés et s’assemblaient tous les jours dans l’hôtel de ville, qu’on nommait la maison de jugement. Les jurés, au nombre de quatre-vingts, se partageaient l’administration civile et les fonctions judiciaires. Tous étaient obligés d’entretenir un valet et un cheval toujours sellé, afin d’être prêts à se rendre, sans aucun retard, partout où les appelaient les devoirs de leurs charges[274].
[273] Quid autem de libertate hujus urbis dicam ? Non episcopus, non imperator taxationem in ea facit : non tributum ab ea exigitur, non denique exercitum ex ea educit, nisi tantummodo ob defensionem urbis… (Fragmentum ex gestis episc. Camerac., apud Script. rer. gallic. et francic., t. XIII, p. 481, in nota.)