[274] Histoire de Cambrai, p. 100. Le mot jurés sert quelquefois à désigner la totalité des membres d’une commune, et quelquefois les seuls membres du gouvernement municipal. Ce nom tire son origine du serment que les uns et les autres étaient obligés de prêter.

Ces devoirs n’étaient pas aussi aisés à remplir que ceux des maires et échevins de nos villes modernes ; il ne s’agissait pas, en temps ordinaire, de veiller à la police des rues, et, dans les grandes circonstances, de régler le cérémonial d’une procession ou d’une entrée solennelle, mais de défendre, à force de courage, des droits chaque jour envahis. Il fallait vêtir la cotte de mailles, lever la bannière de la ville contre les comtes et les chevaliers, et, après la victoire, ne point se laisser abattre par les sentences d’excommunication dont s’armait le pouvoir épiscopal. Grâce à la constance inébranlable de ses magistrats électifs, la commune de Cambrai, abolie encore à deux reprises différentes[275], se releva et continua de prospérer et de se faire craindre. Elle soutint jusqu’au milieu du quatorzième siècle une guerre à outrance contre ses évêques et contre leur clergé, qu’elle contraignit plusieurs fois de sortir en masse de la ville et de se réfugier à Valenciennes[276]. Voilà quelles furent pendant quatre cents ans les relations des habitants de Cambrai avec les prédécesseurs de Fénelon. Tout cela ne rappelle guère le doux et consolant spectacle que présente l’administration de ce vertueux archevêque. Mais que nous sommes loin de compte si nous croyons que le moyen âge ressemblait à l’ancien régime, et qu’en France les passions populaires sont filles de la révolution !

[275] En 1138 et en 1180. (Voyez le tome XIII du Recueil des Hist. des Gaules et de la France.)

[276] Histoire de Cambrai, p. 294 et suiv.

LETTRE XV
Sur les communes de Noyon, de Beauvais et de Saint-Quentin.

En l’année 1098, Baudri de Sarchainville, archidiacre de l’église cathédrale de Noyon, fut promu, par le choix du clergé de cette église, à la dignité épiscopale. C’était un homme d’un caractère élevé, d’un esprit sage et réfléchi. Il ne partageait point l’aversion violente que les personnes de son ordre avaient en général contre l’institution des communes. Il voyait dans cette institution une sorte de nécessité sous laquelle, de gré ou de force, il faudrait plier tôt ou tard, et croyait qu’il valait mieux se rendre aux vœux des citoyens que de verser le sang pour reculer de quelques jours une révolution inévitable. L’élection d’un évêque doué d’un si grand sens et d’une si noble manière de voir était pour la ville de Noyon l’événement le plus désirable ; car cette ville se trouvait alors dans le même état que celle de Cambrai avant sa révolution. Les bourgeois étaient en querelles journalières avec le clergé de l’église cathédrale : les registres capitulaires contenaient une foule de pièces ayant pour titre : De la paix faite entre nous et les bourgeois de Noyon[277]. Mais aucune réconciliation n’était durable, la trêve était bientôt rompue, soit par le clergé, soit par les citoyens, qui étaient d’autant plus irritables qu’ils avaient moins de garanties pour leurs personnes et pour leurs biens. Le nouvel évêque pensait que l’établissement d’une commune jurée par les deux partis rivaux pourrait devenir entre eux une sorte de pacte d’alliance ; il entreprit de réaliser cette idée généreuse avant que le mot de commune eût servi à Noyon de cri de ralliement pour une insurrection populaire.

[277] De pace facta inter nos et burgenses Noviomenses. (Annales de l’église cathédrale de Noyon, par Jacques Levasseur. Paris, 1633, IIIe partie, p. 803 et suiv.)

De son propre mouvement, l’évêque de Noyon convoqua en assemblée tous les habitants de la ville, clercs, chevaliers, commerçants et gens de métier. Il leur présenta une charte qui constituait le corps des bourgeois en association perpétuelle, sous des magistrats appelés jurés, comme ceux de Cambrai. « Quiconque, disait la charte, voudra entrer dans cette commune ne pourra en être reçu membre par un seul individu, mais en la présence des jurés. La somme d’argent qu’il donnera alors sera employée pour l’utilité de la ville, et non au profit particulier de qui que ce soit.

« Si la commune est convoquée en armes, tous ceux qui l’auront jurée devront marcher pour sa défense, et nul ne pourra rester dans sa maison, à moins qu’il ne soit infirme, malade ou tellement pauvre qu’il ait besoin de garder lui-même sa femme et ses enfants malades.

« Si quelqu’un a blessé ou tué quelqu’un sur le territoire de la commune, les jurés en tireront vengeance[278]. »