« Nous ne pourrons mettre ni ban ni assise de deniers sur les propriétés des bourgeois.

« Les hommes de la ville pourront moudre leur blé, et cuire leur pain partout où ils voudront.

« Si le maire, les jurés et la commune ont besoin d’argent pour les affaires de la ville et qu’ils lèvent un impôt, ils pourront asseoir cet impôt sur les héritages et l’avoir des bourgeois, et sur toutes les ventes et profits qui se font dans la ville.

« Nous avons octroyé tout cela, sauf notre droit et notre honneur, sauf les droits de l’église de Saint-Quentin et des autres églises, sauf le droit de nos hommes libres, et aussi sauf les libertés par nous antérieurement octroyées à ladite commune[285]. »

[285] Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 270. — Cette charte est, comme la précédente, singulièrement réduite, et les articles en sont de même intervertis.

Cette charte, obtenue sans aucun trouble, du libre consentement d’un seigneur, donnait aux bourgeois de Saint-Quentin tous les droits civils avec les garanties essentielles de l’existence municipale ; les villes voisines, entre autres celle de Laon, qui était la plus importante, ne tardèrent pas à désirer pour elles-mêmes une semblable destinée. Placés presque à égale distance de Saint-Quentin et de Noyon, les bourgeois de Laon ne pouvaient s’empêcher de tourner les yeux vers ces deux communes. L’exemple de celle de Beauvais leur plaisait moins peut-être, et, selon toute apparence, ils répugnaient à s’engager de sang-froid dans la voie des révolutions violentes ; mais une sorte de fatalité les y entraîna malgré eux. Ils commencèrent par des demandes de réforme adressées avec calme, et finirent par un soulèvement accompagné de ce que les guerres civiles peuvent produire de plus atroce.

L’histoire de la commune de Laon a cela de remarquable qu’elle présente en petit, de la manière la plus exacte, le type des grandes révolutions modernes. Au moment où l’action révolutionnaire est parvenue au dernier degré de violence, la réaction arrive, suivie d’une nouvelle série de désordres et d’excès commis en sens contraire. Enfin, quand les partis sont las de se faire une guerre désastreuse et inutile, vient l’acte de pacification, reçu avec joie des deux côtés, mais qui, au fond, n’est qu’une trêve, parce que les intérêts opposés subsistent et prolongent la lutte sous d’autres formes.

LETTRE XVI
Histoire de la commune de Laon.

La ville de Laon était, à la fin du onzième siècle, l’une des plus importantes du royaume de France. Elle était peuplée d’habitants industrieux, et la force de sa position la faisait considérer comme une seconde capitale. De même qu’à Noyon et à Beauvais, l’évêque y exerçait la seigneurie temporelle. Ce siége épiscopal, l’un des premiers et des plus productifs du royaume, était l’objet de l’ambition des gens puissants et riches, qui cherchaient à l’obtenir par intrigue et à prix d’argent. Sous une succession de prélats élevés par faveur et presque sans aucun mérite, qui ne songeaient qu’à faire étalage de leur pouvoir et de leur faste, et nullement à bien gouverner la ville comme magistrats et comme évêques, Laon était devenu le théâtre des plus grands désordres[286]. Les nobles et leurs serviteurs exerçaient contre les bourgeois le brigandage à main armée. Les rues de la ville n’étaient point sûres la nuit, ni même le jour, et l’on ne pouvait sortir de chez soi sans courir le risque d’être arrêté, volé ou tué[287]. Les bourgeois, à leur tour, suivant l’exemple de la classe supérieure, exerçaient des violences sur les paysans qui venaient au marché de la ville, soit pour vendre, soit pour acheter. Ils les attiraient, sous différents prétextes, dans leurs maisons, et les y tenaient emprisonnés, comme faisaient les seigneurs dans leurs châteaux forts, jusqu’à ce qu’ils eussent payé rançon[288]. A ces excès commis par les particuliers se joignaient les exactions toujours croissantes du gouvernement épiscopal, les tailles imposées arbitrairement et les poursuites judiciaires contre les gens hors d’état de payer. Les sommes d’argent ainsi levées à force de vexations se partageaient entre les dignitaires de l’église cathédrale et les familles nobles de la ville, dont ceux-ci, pour la plupart, étaient parents ou alliés.

[286] Urbi illi tanta… adversitas inoleverat, ut… ad posse, et libitum cujusque rapinis et cædibus respublica misceretur. (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, 1651, p. 503.)