A son retour d’Angleterre, l’évêque, trouvant ce traité conclu, s’en irrita et s’abstint même quelque temps de rentrer dans la ville. Cependant son courroux ne résista pas aux offres que la commune lui fit d’une grande somme d’argent, et c’en fut assez pour le réconcilier avec les auteurs de cette innovation[296]. Il jura donc de respecter les priviléges des bourgeois, et renonça, pour lui-même et pour ses successeurs, aux anciens droits de la seigneurie. Ayant ainsi obtenu le consentement de leur seigneur immédiat, les bourgeois de Laon, pour qu’aucune espèce de garantie ne manquât à leur commune, sollicitèrent la sanction de l’autorité royale. Ils envoyèrent à Paris, auprès du roi Louis VI, des députés porteurs de riches présents[297], et obtinrent, moyennant une rente annuelle, la ratification de leur charte de commune. Les députés rapportèrent à Laon cette charte scellée du grand sceau de la couronne et augmentée de deux articles ainsi conçus : « Les hommes de la commune de Laon ne pourront être forcés d’aller plaider hors de la ville. Si le roi a procès contre quelqu’un d’entre eux, justice lui sera faite par la cour épiscopale.
[296] … Voces tandem grandisonas oblata repente sedavit auri argentique congeries. (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 504.)
[297] Compulsus et rex est largitione plebeia id ipsum jurejurando firmare. (Ibid.)
« Pour ces avantages et d’autres encore concédés aux susdits habitants par la munificence royale, les hommes de la commune sont convenus qu’outre les anciens droits de cour plénière, d’ost et de chevauchée, ils donneront au roi trois gîtes par an, s’il vient dans la ville, et s’il n’y vient pas, lui payeront en place vingt livres pour chaque gîte[298]. »
[298] Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 187. Les droits d’ost et de chevauchée (expeditio et equitatus) se payaient pour l’exemption du service actif en cas de guerre.
Ainsi, tout paraissait aller à souhait pour la commune de Laon ; mais les bonnes dispositions de l’évêque Gaudri en sa faveur ne durèrent pas plus longtemps que l’argent dont on les avait achetées. Il était ami du luxe, et dépensait largement. Il en vint bientôt à regretter d’avoir abandonné, pour une somme une fois payée et une rente modique, le revenu qu’il tirait des tailles, des aides et de la mainmorte. Les clercs de l’église métropolitaine, qui cherchaient à imiter les profusions de leur évêque, et les nobles de la ville, dissipèrent de même en peu de temps le prix du traité conclu avec les bourgeois[299]. Se voyant sans moyens d’extorquer de l’argent aux hommes de condition inférieure, à cause de la nouvelle loi et de la bonne police de la ville, ils partagèrent les regrets du prélat et son ressentiment contre la commune. Ils eurent ensemble des conférences sur les mesures à prendre pour détruire tout ce qui avait été fait, et ramener les marchands et les artisans de Laon à leur ancien état de gens taillables à merci[300].
[299] Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 505.
[300] … Dum servos semel ab jugi exactione emancipatos, ad modum pristinum redigere quærunt. (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 504.)
On était alors en l’année 1112, et il y avait déjà près de trois ans que les citoyens jouissaient d’une liberté presque entière sous des magistrats choisis par eux. Ils s’étaient attachés à ce gouvernement par la conviction du bien qu’ils en retiraient, et par le sentiment d’orgueil qu’inspire une participation active à l’exercice du pouvoir. En un mot, ils étaient dans cette situation d’esprit où la moindre attaque tentée contre un ordre de choses et des droits sans lesquels on ne veut plus vivre, peut conduire au fanatisme politique. Mais les seigneurs du douzième siècle avaient à cet égard peu d’expérience. Ne prévoyant nullement le danger auquel ils allaient s’exposer, l’évêque et les nobles de Laon résolurent de commencer, à la fin du carême, c’est-à-dire au mois d’avril, l’exécution de leur dessein. Ils choisirent ce temps, malgré le respect qu’on avait alors pour la semaine sainte, parce qu’ils voulaient engager le roi Louis le Gros à venir dans la ville célébrer la fête de Pâques, et qu’ils comptaient beaucoup sur sa présence pour intimider les bourgeois[301].
[301] Ad communionem… destruendam, in supremo Quadragesimæ… instare decreverat. Ad id… regem evocaverat… (Ibid., p. 505.)