Le roi se rendit à l’invitation de l’évêque de Laon, et arriva la veille du jeudi saint, avec une grande compagnie de courtisans et de chevaliers. Le jour même de sa venue, l’évêque se mit à lui parler de l’affaire qui l’occupait et lui proposa de retirer le consentement qu’il avait donné à la commune. Tout entier à cette grande négociation, durant toute la journée et le lendemain, il ne mit pas le pied dans l’église, ni pour la consécration du saint chrême, ni pour donner l’absoute au peuple[302]. Les conseillers du roi firent d’abord quelque difficulté parce que les bourgeois de Laon, avertis de ce qui se tramait, leur avaient offert, pour le maintien de la commune, quatre cents livres d’argent, et plus s’ils l’exigeaient. L’évêque se vit donc obligé d’enchérir par-dessus ces offres, et de promettre sept cents livres qu’il n’avait pas, mais qu’il comptait lever sur les bourgeois quand il n’y aurait plus de commune[303]. Cette proposition détermina les courtisans et le roi lui-même à prendre parti contre la liberté de la ville. En conséquence du traité qu’ils conclurent alors avec l’évêque, celui-ci, de son autorité pontificale, les délia et se délia lui-même de tout serment prêté aux bourgeois. La charte, scellée du sceau royal, fut déclarée nulle et non avenue, et l’on publia, de par le roi et l’évêque, l’ordre à tous les magistrats de la commune de cesser dès lors leurs fonctions, de remettre le sceau et la bannière de la ville, et de ne plus sonner la cloche du beffroi, qui annonçait l’ouverture et la clôture de leurs audiences. Cette proclamation causa tant de rumeur, que le roi jugea prudent de quitter l’hôtel où il logeait, et d’aller passer la nuit dans le palais épiscopal, qui était ceint de bonnes murailles[304]. Le lendemain matin, au point du jour, il partit en grande hâte, avec tous ses gens, sans attendre la fête de Pâques, pour la célébration de laquelle il avait entrepris ce voyage. Durant tout le jour, les boutiques des marchands ou artisans et les maisons des aubergistes restèrent closes. Aucune espèce de denrée ne fut mise en vente, et chacun se tint renfermé chez soi, comme il arrive dans les premiers moments d’un grand malheur public[305].

[302] Nam qua die… chrisma… consecrare debuerat, et… absolvere plebem, ea ne ingredi quidem visus est ecclesiam. (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 505.)

[303] At burgenses de sua subversione verentes, quadringentas… libras regi ac regiis pollicentur. Contra episcopus, proceres… spondentque pariter septingentas… (Ibid.)

[304] Ea nocte rex… quum foris haberet hospitium, dormire pertimuit extra episcopale palatium. (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 505.)

[305] Rex summo mane recesserat… Tantus stupor burgensium corda corripuit, ut… cerdonum ac sutorum tabernulæ clauderentur, et scenæ nec venale quippiam a cauponibus sisteretur. (Ibid.)

Ce silence fut de peu de durée, et l’agitation recommença le lendemain, lorsqu’on apprit que l’évêque et les nobles s’occupaient de faire dresser un état de la fortune de chaque bourgeois, afin de lever des aides extraordinaires pour le payement de l’argent promis au roi. On disait que, par une sorte de dérision, ils voulaient que chacun payât, pour la destruction de la commune, une somme égale à celle qu’il avait donnée pour son établissement[306]. L’indignation et une crainte vague de tous les maux qui allaient fondre sur eux animèrent la plupart des bourgeois d’une sorte de colère frénétique ; ils tinrent des assemblées secrètes, où quarante personnes se conjurèrent par serment, à la vie et à la mort, pour tuer l’évêque et tous ceux des nobles qui avaient travaillé avec lui à la ruine de la commune. Le secret de cette conjuration ne fut pas bien gardé. L’archidiacre Anselme, homme de grande réputation pour son savoir, issu d’une famille obscure de la ville, et que sa probité naturelle, jointe à un sentiment de sympathie pour ses concitoyens, avait porté à désapprouver le parjure commis par l’évêque, eut connaissance du complot. Sans trahir personne, il alla promptement avertir l’évêque, le suppliant de se tenir sur ses gardes, de ne point sortir de sa maison, et surtout de ne point suivre la procession le jour de Pâques. « Fi donc ! répondit le prélat, moi mourir de la main de pareilles gens[307] ! » Cependant il n’osa se rendre aux matines et entrer dans l’église ; mais à l’heure de la procession, craignant d’être taxé de lâcheté, il se mit en marche avec son clergé, en se faisant suivre de près par ses domestiques et quelques chevaliers armés sous leurs habits. Pendant que le cortége défilait, l’un des quarante conjurés, croyant le moment favorable pour exécuter le meurtre, sortit tout à coup de dessous une espèce de voûte en criant à haute voix : Commune ! commune ! ce qui était le signal convenu[308]. Il s’éleva quelque tumulte ; mais, faute de concert entre les conjurés, ce mouvement n’eut aucune suite.

[306] … Et quantum quisque sciri poterat dedisse ad instituendam communionem, tantumdem exigebatur impendere ad destituendam eamdem. (Ibid.)

[307] « Phi, inquit, ego ne talium manibus inteream ? » (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 505.)

[308] … Alta voce cœpit quasi pro signo inclamitare : Communiam ! communiam ! (Ibid.)

Effrayé d’avoir entendu prononcer, d’une manière menaçante pour lui, le nom de cette commune qu’il avait autrefois jurée, l’évêque, sur la fin du jour, fit venir en grande hâte, des domaines de l’église, une troupe de paysans qu’il cantonna dans sa maison et dans les tours de la cathédrale[309]. Le lundi de Pâques, tout le clergé devait se rendre processionnellement à l’abbaye de Saint-Vincent, située hors des murs de la ville. L’évêque suivit la procession, accompagné comme la veille. Les conjurés avaient résolu de profiter de cette occasion et d’agir ; mais ils n’en firent rien, parce que les nobles, à qui ils en voulaient autant qu’à l’évêque, n’assistaient point à la cérémonie[310]. Soit qu’il eût repris toute sa confiance, soit qu’il voulût paraître ne rien craindre, l’évêque renvoya ses paysans le lendemain même, et se contenta d’engager les principaux d’entre les nobles à venir armés à sa maison, s’il arrivait quelque émeute. Mais l’effervescence populaire était loin de se calmer, et, le troisième jour après Pâques, plusieurs hôtels furent attaqués et pillés par les bourgeois : ils y cherchaient surtout du blé et de la viande salée, comme s’ils eussent songé à rassembler des provisions pour un siége. Quelqu’un vint, tout consterné, apporter cette nouvelle à l’évêque ; mais il se mit à rire, et répondit : « Que voulez-vous que fassent ces bonnes gens avec leurs émeutes ? Si Jean, mon noir, s’amusait à tirer par le nez le plus redoutable d’entre eux, le pauvre diable n’oserait grogner. Je les ai bien obligés de renoncer à ce qu’ils appelaient leur commune, je n’aurai pas plus de peine à les faire se tenir en repos[311]. »