[317] … Infinitas eis pecunias præbiturum, de patria recessurum… (Ibid.)

[318] … Quot in jacentem a transeuntibus sunt ludibria jacta verborum, quot glebarum jactibus, quot saxis, quot est pulveribus corpus oppressum ! (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, cap. VIII, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 507.)

Pendant que ce meurtre se commettait, tous ceux qui avaient à redouter la fureur du peuple fuyaient çà et là, la plupart sans savoir où, les hommes en habits de femmes, les femmes en habits d’hommes, à travers les vignes et les champs[319]. Les bourgeois faisaient la garde dans les rues et aux portes de la ville pour arrêter les fuyards ; et les femmes, partageant toutes les passions de leurs maris, s’acharnaient sur les nobles dames qui tombaient entre leurs mains ; elles les insultaient, les frappaient et les dépouillaient de leurs vêtements de prix[320]. Les principaux d’entre les chevaliers qui habitaient la ville avaient péri durant ou après le siége du palais épiscopal ; quand tout fut achevé de ce côté, les insurgés coururent attaquer les maisons de ceux qui restaient en vie : beaucoup furent tués ou emprisonnés. Les bourgeois prirent une sorte de plaisir à dévaster leurs hôtels ; ils mirent le feu à celui du trésorier de l’évêque, l’un des hommes qu’ils haïssaient le plus, qui, par bonheur pour lui, avait trouvé moyen de s’échapper. Cette maison touchait à l’église cathédrale, qui fut bientôt gagnée et presque détruite par l’incendie. Le feu, se communiquant de proche en proche, consuma tout un quartier de la ville où se trouvaient plusieurs églises et un couvent de religieuses.

[319] Vir plane muliebrem non verebatur habitum, nec mulier virilem. (Ibid., p. 508.)

[320] … Pugnisque pulsata, et pretiosis quas habebat vestibus spoliata… (Ibid.)

L’archidiacre Anselme, qui avait eu le courage d’avertir son évêque du complot formé contre lui, osa, le lendemain même de la mort de Gaudri, parler d’inhumer son cadavre resté nu et couvert de boue. Les bourgeois, dont la vengeance était satisfaite, ne lui en voulurent aucun mal, et le laissèrent se charger seul de ces tristes funérailles. Anselme, aidé de ses domestiques, enleva le corps, le couvrit d’un drap, et le transporta hors de la ville, à l’église de Saint-Vincent. Une grande foule de peuple suivit le convoi ; mais personne ne priait pour l’âme du mort, tous le maudissaient et l’injuriaient. Il ne se fit dans l’église aucune cérémonie religieuse, et le corps de l’évêque de Laon, l’un des princes du clergé de France, fut jeté dans la fosse, comme l’aurait été alors celui du plus vil mécréant[321].

[321] Delatus ad ecclesiam nihil prorsus officii, non dico quod episcopo, sed quod christiano competeret in exequiis habuit. (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 509, cap. X.)

Ici se termine la première partie de l’histoire de la commune de Laon. Elle renferme, ainsi que vous aurez pu le remarquer, trois périodes bien distinctes. D’abord les sujets font, d’une manière pacifique, leurs demandes de liberté, et les possesseurs du pouvoir consentent à ces demandes avec une bonne grâce apparente. Ensuite les derniers se repentent d’avoir cédé ; ils retirent leurs promesses, violent leurs serments, et détruisent les nouvelles institutions qu’ils avaient juré de maintenir. Alors se déchaînent les passions populaires excitées par le ressentiment de l’injustice, l’instinct de la vengeance et la terreur de l’avenir. Cette marche, qui est, nous le savons par expérience, celle des grandes révolutions, se retrouve d’une manière aussi précise dans le soulèvement d’une simple ville que dans celui d’une nation entière, parce qu’il s’agit d’intérêts et de passions qui, au fond, sont toujours les mêmes. Il y avait au douzième siècle, pour les changements politiques, la même loi qu’au dix-huitième, loi souveraine et absolue qui régira nos enfants comme elle nous a régis nous et nos pères. Tout l’avantage que nous avons sur nos devanciers, c’est de savoir mieux qu’eux où nous marchons, et quelles sont les vicissitudes, tristes ou heureuses, qu’amène le cours graduel et irrésistible du perfectionnement social.

LETTRE XVII
Suite de l’histoire de la commune de Laon

Lorsque les bourgeois de Laon eurent pleinement satisfait leur colère et leur vengeance, ils réfléchirent sur ce qui venait de se passer, et, regardant autour d’eux, ils éprouvèrent un sentiment de terreur et de découragement[322]. Tout entiers à l’idée du péril qui les menaçait, craignant de voir bientôt l’armée du roi campée au pied de leurs murailles, ils étaient incapables de s’occuper d’autre chose que de leur sûreté commune. Dans les conseils tumultueux qui furent tenus pour délibérer sur cet objet, un avis prévalut sur tous les autres : c’était celui de faire alliance avec le seigneur de Marle, qui, moyennant une somme d’argent, pourrait mettre au service de la ville bon nombre de chevaliers et d’archers expérimentés[323].