Pendant que ces étrangers dévastaient la ville, les partisans de l’évêque, sortis de prison, ou revenus des lieux où ils s’étaient réfugiés, commencèrent à exercer leur vengeance sur les bourgeois qui n’avaient pas eu le temps ou la volonté de s’enfuir. Les nobles, à leur tour, commirent contre les gens du peuple des cruautés semblables à celles que ces derniers avaient commises contre eux. Ils les assaillirent dans leurs maisons, les massacrèrent dans les rues, et les poursuivirent jusque dans les couvents et les églises. L’abbaye de Saint-Vincent servit alors de refuge à plusieurs bourgeois qui y portèrent leur argent. Les religieux les accueillirent comme ils avaient accueilli les ennemis de la commune durant la première révolution ; mais cet asile ne fut point respecté : les nobles forcèrent les portes de l’abbaye et tirèrent même l’épée contre les moines, pour les contraindre de livrer, jusqu’au dernier, tous ceux qu’ils tenaient cachés[330]. L’un des plus riches et des plus honnêtes gens de la ville, nommé Robert le Magnant, ayant reçu d’un noble, qui était son compère, sûreté pour sa vie et ses membres, fut, malgré cette garantie, attaché à la queue d’un cheval qu’on lança au galop[331] ; plusieurs autres périrent par le même supplice ou furent pendus à des gibets[332]. Les partisans de cette réaction n’oubliaient pas non plus le soin et les moyens de s’enrichir ; ils prenaient tout dans les maisons et les ateliers des bourgeois, jusqu’aux plus gros meubles et aux ferrements des portes[333].
[330] Ad Sanctum Vincentium sontes insontesque cum peculio multo coierant. Quid, Domine Deus, gladiorum exertum est super monachos… (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 511.)
[331] … Ad equi caudam pedibus alligatus… Vocabatur autem is Robertus cognomento Manducans, vir dives et probus. (Ibid.)
[332] His generibus mortium et alii sunt exacti. (Ibid.)
[333] … At modo residui proceres profugarum usque ad confosceras et pessulos, omni substantia atque utensilibus adimebant. (Ibid.)
Pour avoir recueilli sur ses terres les meurtriers de l’évêque de Laon et les avoir pris sous sa défense, Thomas de Marle fut mis au ban du royaume et frappé d’excommunication par le haut clergé de la province rémoise assemblé en concile. Cette sentence, prononcée avec toute la solennité possible, au son des cloches et à la lueur des cierges, était lue chaque dimanche à l’issue de la messe dans toutes les églises épiscopales et paroissiales[334]. Plusieurs seigneurs du voisinage, et entre autres Enguerrand de Coucy, le propre père de Thomas, s’armèrent contre lui, au nom de l’autorité du roi et de l’Église. Tous les environs de Laon furent dévastés par cette guerre, et le sire de Marle, irrité surtout contre le clergé qui l’avait excommunié, n’épargnait ni les couvents ni les lieux saints. Les plaintes des prêtres et des religieux déterminèrent enfin Louis VI à mettre une armée en campagne[335]. Le château de Crécy, qui était très-fort, fut assiégé par le roi en personne, et fit une longue résistance. Il ne fut réduit à la fin qu’au moyen d’une levée en masse ordonnée dans les campagnes voisines, sous promesse d’absolution de tout péché par les archevêques et les évêques. Les défenseurs du château se rendirent à discrétion, et Thomas de Marle, mis à forte rançon, fut obligé de prêter serment et de donner des sûretés au roi[336]. Mais pour les émigrés de Laon, il n’y eut ni rançon ni merci, et la plupart furent pendus afin de servir d’exemple à ceux qui tenaient encore dans un bourg voisin appelé Nogent[337]. Après la prise de Crécy, l’armée royale marcha sur ce bourg, qui ne fit pas une grande résistance, parce que la défaite du seigneur de Marle avait découragé ses alliés. Tous les émigrés de Laon trouvés dans ce lieu furent mis à mort comme criminels de lèse-majesté divine et humaine, et leurs corps, laissés sans sépulture, devinrent la proie des chiens et des oiseaux[338].
[334] Thomas qui nefarios illos… occisores, cum illa communia maligna susceperat… non solum in conciliis, synodis ac regiis curiis, sed et postmodum ubique parochiarum ac sedium per omnes dominicas… creberrimo passim anathemate pulsabatur. (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 515.)
[335] De his… ecclesiarum doloribus apud regias quum impeterentur aures… collecto rex adversus eum exercitu, præsidia… aggreditur. (Ibid., p. 517.)
[336] Thomas autem… facta pecuniaria redemptione apud regem et regios… (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 511.)
[337] … Furcis appensi sunt… ad terrorem defensorum… (Ibid.)