Je ne sais si vous partagerez l’impression que j’éprouve en transcrivant ici les noms obscurs de ces proscrits du douzième siècle. Je ne puis m’empêcher de les relire et de les prononcer plusieurs fois, comme s’ils devaient me révéler le secret de ce qu’ont senti et voulu les hommes qui les portaient il y a sept cents ans. Une passion ardente pour la justice, et la conviction qu’ils valaient mieux que leur fortune, avaient arraché ces hommes à leurs métiers, à leur commerce, à la vie paisible mais sans dignité que des serfs dociles pouvaient mener sous la protection de leurs seigneurs. Jetés, sans lumières et sans expérience, au milieu des troubles politiques, ils y portèrent cet instinct d’énergie qui est le même dans tous les temps, généreux dans son principe, mais irritable à l’excès, et sujet à pousser les hommes hors des voies de l’humanité. Peut-être ces treize bannis, exclus à jamais de leur ville natale, au moment où elle devenait libre, s’étaient-ils signalés, entre tous les bourgeois de Laon, par leur opposition contre le pouvoir seigneurial ; peut-être avaient-ils souillé par des violences cette opposition patriotique ; peut-être enfin furent-ils pris au hasard, pour être seuls chargés du crime de leurs concitoyens. Quoi qu’il en soit, je ne puis regarder avec indifférence ce peu de noms et cette courte histoire, seul monument d’une révolution qui est loin de nous, il est vrai, mais qui fit battre de nobles cœurs et excita ces grandes émotions que nous avons tous, depuis quarante ans, ressenties ou partagées.
LETTRE XVIII
Fin de l’histoire de la commune de Laon.
Les quarante-cinq années qui suivirent la révolution de Laon furent des années de paix et de prospérité pour la nouvelle commune. Le souvenir de la guerre civile inspirait une sorte de crainte aux successeurs de l’évêque Gaudri ; mais à mesure qu’on s’éloigna de ces temps, le pouvoir épiscopal s’enhardit par degrés, et forma le dessein de reprendre tout ce qu’il avait abandonné. Ces projets se révélèrent tout à coup, en l’année 1175, à l’avénement de Roger de Rosoy. C’était un homme de grande naissance, parent des seigneurs de Pierrepont et d’Avesnes, et allié du comte de Hainaut. A l’aide de ses puissants amis, l’évêque Roger se mit à travailler par intrigues et par menaces à la ruine du gouvernement communal. Comme c’était principalement à cause de ses nombreuses alliances qu’il inquiétait les bourgeois, ceux-ci, de leur côté, cherchèrent un appui au dehors. Ils conclurent des traités d’amitié avec les communes de Soissons, de Crespy et de Vailly, et entrèrent en négociation avec le roi de France, Louis VII, surnommé le Jeune. Ils lui demandaient, moyennant une somme d’argent, de confirmer et de jurer la charte donnée par son père[343]. Leurs propositions furent acceptées malgré les instances de l’évêque, qui suppliait le roi de ne point soutenir des serfs révoltés et d’avoir merci de son église[344].
[343] … Data regi Ludovico æstimatione pecuniæ… (Anonymi canonici Laudun. Chron., apud Script. rer. gallic. et francic., t. XIII, p. 682.)
[344] … Et ut ecclesiæ suæ misereretur, communiam servorum suorum delendo, modis omnibus exoravit. (Ibid.)
En l’année 1177, Louis le Jeune donna aux bourgeois de Laon une nouvelle charte portant confirmation de leur établissement de paix. Loin de reculer pour cela, l’évêque prit la résolution de pousser vivement son entreprise. Il avertit son frère Renaud, sire de Rosoy, et ses autres amis, de venir le trouver avec autant de gens d’armes qu’ils pourraient en rassembler. Ce fut le commencement d’une seconde guerre civile. Les bourgeois, préparant leurs moyens de défense, envoyèrent des messages aux communes avec lesquelles ils avaient fait alliance. Celles-ci tinrent leurs engagements ; et le prévôt du roi leva quelques troupes dans les bourgs de sa juridiction[345]. A la première nouvelle de l’approche des ennemis, les bourgeois, au lieu de les attendre derrière les murs de la ville, se portèrent à leur rencontre. Chemin faisant, dans leur effervescence démocratique, ils détruisaient les maisons des nobles qu’ils soupçonnaient de malveillance à leur égard. Arrivés près d’un lieu appelé Saint-Martin de Comporte, ils trouvèrent une troupe nombreuse de chevaliers rangés en bataille. Ils les attaquèrent imprudemment, et, ne pouvant réussir à les entamer, reculèrent bientôt en désordre. Poursuivis à course de cheval, ils regagnèrent la ville à grand’peine, en laissant derrière eux beaucoup de morts[346].
[345] Venerant eis in auxilium ex aliis communiis plurimi, Galfrido Silvanectensi, tunc Laudunensi præposito, procurante… (Anonymi canonici Laudun. Chron., apud Script. rer. gallic. et francic., t. XIII, p. 682.)
[346] (Ibid.)
Comme l’évêque et ses partisans tenaient la ville en état de siége, le roi fit marcher ses troupes, et, se mettant lui-même à leur tête, ravagea les terres du sire de Rosoy et de ses complices. Incapables de résister seuls à la puissance royale, les principaux d’entre eux adressèrent alors une demande de secours au comte de Hainaut, leur parent, et l’un des grands vassaux de l’empire : ainsi la guerre civile de Laon fit éclore une guerre nationale. Le comte de Hainaut rassembla sept cents chevaliers et plusieurs milliers de gens de pied, à la tête desquels il arriva sans coup férir jusqu’à peu de distance de Soissons. Obligé, par cette diversion, de rétrograder pour défendre ses domaines, le roi consentit à un traité de paix dans lequel furent compris tous les ennemis de la commune de Laon, à l’exception de l’évêque Roger, dont les biens restèrent en séquestre. On l’accusait de s’être trouvé en armes à la bataille de Comporte, et d’avoir tué de sa propre main plusieurs bourgeois. Il se justifia sur ce dernier point par un serment public, et le roi lui pardonna à l’intercession du pape ; il reprit ses biens et son évêché, à condition de laisser en paix la commune[347].
[347] Gisleberti Montensis Hannoniæ Chron., apud Script. rer. gallic. et francic., t. XIII, p. 578.