Roger de Rosoy renonça dès lors à toute entreprise violente contre la liberté des bourgeois de Laon ; mais il n’en fut pas moins attentif à saisir toutes les occasions qui semblaient favorables à ses projets. Après la mort de Louis le Jeune, arrivée en 1180, il adressa au nouveau roi, Philippe-Auguste, les mêmes plaintes qu’à son prédécesseur. Ces doléances firent peu d’effet sur l’esprit du roi, jusqu’à ce que l’évêque eût proposé de reconnaître d’une manière convenable l’assistance qu’il réclamait. Il possédait par droit héréditaire la seigneurie de la Fère-sur-Oise, et ne crut point faire un marché désavantageux en donnant cette seigneurie pour une charte d’abolition de la commune de Laon[348]. Voici les termes de l’ordonnance royale rendue en 1190 :
[348] Histoire du diocèse de Laon, par Dom Nicolas Le Long, éd. de 1783, p. 275.
« Désirant éviter pour notre âme toute espèce de péril, nous cassons entièrement la commune établie en la ville de Laon, comme contraire aux droits et libertés de l’église métropolitaine de Sainte-Marie. Nous nous sommes déterminé à agir ainsi par amour de Dieu et de la bienheureuse vierge Marie, en vue de la justice et pour l’heureuse issue du pèlerinage que nous devons faire à Jérusalem[349]. »
[349] … Amore Dei et B. Virginis, et respectu justitiæ et peregrinationis nostræ Jerosolymitanæ. (Gallia christiana, t. IX, col. 535.)
Dès l’année suivante, le roi Philippe changea entièrement de dispositions à l’égard de la commune de Laon, et un traité d’argent, conclu cette fois avec les citoyens, lui fit oublier ce qu’il avait cru être le péril de son âme :
« Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, faisons savoir à tous, présents et à venir, que notre aïeul, de bonne mémoire, le roi Louis, ayant octroyé une paix aux habitants de Laon ; que notre père aussi, de pieuse mémoire, le roi Louis, leur ayant octroyé la même paix et l’ayant confirmée par serment, comme il est contenu dans sa charte authentique que nous avons vue ; avec l’assentiment des citoyens, nous avons fait casser ladite charte, par suite d’une nouvelle convention, dont voici la teneur : En vertu de leur établissement de paix, lesdits citoyens nous devaient trois droits de gîte chaque année, si nous venions dans la ville, ou vingt livres si nous n’y venions pas. Nous leur remettons à tout jamais tant les trois gîtes que les vingt livres, et les en tenons quittes, sous cette condition, que, chaque année, à la fête de tous les Saints, ils payeront à nous et à nos successeurs deux cents livres parisis. Moyennant la présente convention, nous garantissons et confirmons à perpétuité le susdit établissement de paix[350]. »
[350] Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 287.
Les successeurs moins belliqueux de l’évêque Roger n’employèrent contre la commune de Laon d’autres armes que les armes spirituelles. Le maire et les jurés, qu’on nommait aussi échevins, furent plusieurs fois excommuniés par eux durant le cours du treizième siècle. Le prétexte ordinaire de ces excommunications était l’emprisonnement de quelque clerc ou serviteur de l’église, coupable d’injures ou de violence envers un bourgeois. En effet, l’hostilité du chapitre épiscopal de Laon contre la commune nourrissait une foule de querelles particulières, et donnait lieu à de fréquents désordres que le chapitre négligeait de punir sur ses justiciables, mais que la commune, réduite à se faire justice elle-même, réprimait avec sévérité[351]. Alors l’évêque de Laon écrivait au légat du pape, au roi et aux prélats de France, pour se plaindre des empiétements de l’autorité municipale ; le ban de Dieu était mis sur la ville, et n’était levé que quand les magistrats communaux avaient donné satisfaction à l’église. Obéissant à la nécessité, ils payaient les amendes pécuniaires et subissaient patiemment les cérémonies humiliantes que leur imposait l’autorité pontificale ; mais leur fermeté politique n’en était nullement ébranlée.
[351] Gallia christiana, t. IX, col. 537.
En l’année 1294, deux chevaliers, parents de l’un des clercs du chapitre, se prirent de querelle avec un bourgeois, et la dispute s’échauffa au point qu’ils le maltraitèrent dans sa propre maison. Cette injure était de celles qu’on ne pouvait faire à un membre de la commune sans exciter le ressentiment de tous. Aussi les voisins, qui accoururent au bruit, voyant ce dont il s’agissait, s’armèrent de bâtons et de pierres, et poursuivirent les deux chevaliers à travers les rues[352]. Ceux-ci, craignant de ne trouver de refuge dans aucune maison, coururent à l’église épiscopale, dont les portes leur furent ouvertes par le clerc, qui était leur parent. Le bruit se répandit aussitôt que le chapitre avait pris parti pour ceux qui avaient violé le domicile d’un bourgeois. Il y eut grande rumeur dans tous les quartiers ; on sonna la cloche du beffroi ; on ferma les portes de la ville, et les magistrats s’assemblèrent. La foule se portait vers l’église où les deux chevaliers et leur parent s’étaient barricadés ; on leur criait d’ouvrir et de se remettre entre les mains de la justice. Mais ils n’en firent rien, et le chapitre refusa de les y contraindre, alléguant ses priviléges et la sainteté du droit d’asile. Ce refus poussa au dernier point l’exaspération populaire ; les portes de l’église furent forcées par les bourgeois, qui s’y précipitèrent malgré les remontrances du trésorier et des chanoines, saisirent le clerc et les chevaliers, les maltraitèrent et les frappèrent jusqu’au sang[353].