L’histoire de la commune d’Amiens remonte jusqu’à l’année 1113, année qui suivit la catastrophe de la révolution de Laon. Il paraît que l’exemple de cette dernière ville avait inspiré aux habitants leur premier désir de liberté. Amiens n’était point à cet égard dans une situation aussi simple que Laon : cette grande et antique cité n’avait pas moins de quatre seigneurs. L’évêque exerçait les droits de la seigneurie sur une partie de la ville, le comte sur une autre, le vidame sur une troisième, et enfin le châtelain d’une grosse tour, qu’on nommait le Castillon[368], prétendait aux mêmes droits sur le quartier voisin de sa forteresse. De ces quatre puissances, la plus généralement reconnue, mais la plus faible de fait, était celle de l’évêque, qui, n’ayant point de soldats, tremblait devant le comte et recevait de ses autres coseigneurs des injures qu’il ne pouvait rendre. Par intérêt, sinon par esprit de justice, l’évêque d’Amiens devait donc être favorable à la formation d’une commune, qui, au prix de quelques concessions, lui assurerait un appui contre ses trois rivaux dont elle ébranlerait ou détruirait le pouvoir.

[368] … Pro muro Castellionis (sic enim vocatur)… (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 517.)

Le hasard voulut que la dignité épiscopale fût alors possédée par un homme d’une vertu exemplaire, d’un esprit aussi éclairé que le comportait son siècle, et plein de zèle pour le bien général. Sans se laisser épouvanter par les terribles scènes qui venaient d’avoir lieu à Laon, l’évêque Geoffroi comprit ce qu’avait de légitime le désir d’indépendance et de garanties pour les personnes et pour les biens. Il céda sans efforts et gratuitement aux requêtes des bourgeois, et concourut avec eux à l’érection d’un gouvernement municipal[369]. Ce gouvernement, composé de vingt-quatre échevins sous la présidence d’un mayeur, fut installé sans aucun trouble au milieu de la joie populaire ; et la nouvelle commune promulgua ses lois dans la forme suivante :

[369] … Cui episcopus nulla vi exactus debuisset præstare favorem, præsertim quum et nemo eum urgeret, et coepiscopi sui eum miserabile exitium et infaustorum civium confligium non lateret. (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 515.)

« Chacun gardera fidélité à son juré et lui prêtera secours et conseil en tout ce qui est juste.

« Si quelqu’un viole sciemment les constitutions de la commune et qu’il en soit convaincu, la commune, si elle le peut, démolira sa maison et elle ne lui permettra point d’habiter dans ses limites jusqu’à ce qu’il ait donné satisfaction.

« Quiconque aura sciemment reçu dans sa maison un ennemi de la commune et aura communiqué avec lui, soit en vendant et achetant, soit en buvant et mangeant, soit en lui prêtant un secours quelconque, ou lui aura donné aide et conseil contre la commune, sera coupable de lèse-commune, et à moins qu’il ne donne promptement satisfaction en justice, la commune, si elle le peut, démolira sa maison.

« Quiconque aura tenu devant témoin des propos injurieux pour la commune, si la commune en est informée, et que l’inculpé refuse de répondre en justice, la commune, si elle le peut, démolira sa maison, et ne lui permettra pas d’habiter dans ses limites jusqu’à ce qu’il ait donné satisfaction.

« Si quelqu’un attaque de paroles injurieuses le maire dans l’exercice de sa juridiction, sa maison sera démolie, ou il payera rançon pour sa maison en la miséricorde des juges.

« Que nul n’ait la hardiesse de vexer au passage, dans la banlieue de la cité, les personnes domiciliées dans les limites de la commune ou les marchands qui viennent à la ville pour y vendre leurs denrées. Si quelqu’un ose le faire, il sera réputé violateur de la commune, et justice sera faite sur sa personne ou sur ses biens.