[371] Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 264 et suiv. — La charte originale, telle qu’on la retrouve dans une charte de Philippe-Auguste qui la reproduit, n’a pas moins de cinquante articles. J’ai traduit les plus importants, et j’en ai interverti l’ordre afin d’y mettre plus de suite.

La constitution, établie de commun accord par l’évêque et les bourgeois d’Amiens, fut soumise à l’agrément des trois autres seigneurs, comme parties intéressées. Le vidame, le moins puissant des trois, y donna son approbation moyennant garantie pour quelques-uns de ses droits et une bonne rançon pour le reste. Mais le comte ne voulut entendre à rien ; il dit qu’il maintiendrait jusqu’au dernier tous les priviléges de son titre, et entraîna dans son parti le châtelain de la grosse tour. Dès lors il y eut guerre déclarée entre ce parti et celui de la commune. Le comte d’Amiens était Enguerrand de Boves ou de Coucy, père de ce Thomas de Marle qu’on a vu figurer dans l’histoire de la commune de Laon. Afin de s’assurer un appui contre ce puissant adversaire, la bourgeoisie d’Amiens eut recours au roi, et par l’entremise de son évêque elle obtint de Louis VI, à prix d’argent, l’approbation, ou, suivant le style officiel, l’octroi de sa constitution municipale[372]. Enguerrand de Boves n’en tint nul compte, et, faisant marcher sur la ville tout ce qu’il avait de chevaliers et d’archers, il entreprit d’en rester maître. Menacés par des forces qui avaient sur eux la supériorité de la discipline, les bourgeois n’eurent d’autre ressource que de se recommander, comme ceux de Laon, au fameux Thomas de Marle, qui alors était en guerre avec son père[373].

[372] Post funestum excidii Laudunensis eventum, Ambiani rege illecto pecuniis fecere communiam… (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 515.)

[373] … Et Thomam quasi amantiorem suum dominum ad communiæ illius sacramenta vocantes, contra parentem, ut putatur, suum filium suscitarunt. (Ibid.)

A l’aide de ce secours, ils parvinrent à chasser le comte de la ville et à le contraindre de se renfermer dans la grosse tour, dont le châtelain, nommé Adam, lui ouvrit les portes. Cette tour, qui était d’une telle force qu’on la jugeait imprenable, fut attaquée avec vigueur ; mais un incident vint tout à coup changer la face des affaires et ruiner l’espérance de la commune. Enguerrand de Boves, que son âge empêchait de monter à cheval et de prendre part aux fréquentes sorties qui se faisaient contre les bourgeois, ne put supporter, comme il le disait, que des cabaretiers et des bouchers se moquassent de sa lourdeur[374]. La haine qui l’animait contre les bourgeois d’Amiens lui fit sacrifier ses ressentiments contre son fils ; ils se réconcilièrent et conclurent ensemble un traité d’alliance contre la commune, le vidame et l’évêque. Les terres de ce dernier, soit qu’elles lui appartinssent en propre, soit que ce fussent des domaines de l’église, commencèrent alors à être dévastées par le pillage et l’incendie. L’impitoyable Thomas de Marle, dès le premier jour qu’il entra en campagne contre ses anciens alliés, tua trente hommes de sa main et brûla plusieurs églises ; mais bientôt sa fougue le fit tomber dans une embuscade où il reçut de graves blessures qui l’obligèrent à quitter les environs d’Amiens et à se tenir en repos chez lui[375].

[374] Perpendens interea Ingelrannus, quia sui ævi gravitatem caupones et macellarii irriderent… (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 515.)

[375] Thoma itaque ad sua translato, et ex vulnere prælibato jam impotenter agente… (Ibid., p. 516.)

En partant, il laissa ses meilleures troupes dans la tour du Castillon, qui, bâtie, à ce qu’il paraît, à l’un des angles du mur de ville, pouvait être ravitaillée et recevoir garnison par l’extérieur. Les soldats renfermés dans cette forteresse faisaient, de jour et de nuit, dans la ville, des sorties meurtrières, massacraient femmes et enfants, pillaient et brûlaient à plaisir. Dépourvus des moyens de conduire un siége, les bourgeois ne pouvaient opposer à ces agressions qu’une résistance purement passive[376]. Le découragement les gagna, et à la vue de tout ce qu’ils souffraient, l’évêque Geoffroi, qui les aimait, fut saisi d’une vive affliction ; il désespéra de la cause à laquelle il s’était lié, et sentit même s’ébranler la confiance qu’il avait dans la bonté de ses intentions. Cédant aux clameurs des gens de son ordre, qui l’accusaient d’avoir excité des troubles qu’il était incapable d’apaiser[377], il se suspendit lui-même des fonctions épiscopales. Il renvoya à l’archevêque de Reims son bâton et son anneau, et se retira d’abord au monastère de Cluny, ensuite à la Grande-Chartreuse, près de Grenoble[378]. Il n’en revint qu’à la sommation de l’archevêque de Reims, et lorsque Louis le Gros, déterminé par les plaintes du clergé à faire la guerre à Thomas de Marle, marcha en personne sur Crécy et sur Nogent, et rendit ainsi quelque espérance aux ennemis de ce terrible baron[379].

[376] Referri non possunt ab aliquo, ne ab eis quidem quorum pars periclitabatur, factæ neces de burgensibus per turrenses, quum ante obsidionem, tum postea crebriores. Nullus enim apud urbanos actus erat, sed passio sola. (Guiberti de Novigent., de Vita sua, lib. III, apud ejusdem Opera omnia, ed. Luc d’Achery, p. 515.)

[377] … Turbam moverat, quam sedare non poterat. (Ibid.)