Faculté précieuse, et si rare ! Car, hélas ! en ce monde nous vivons en général dans des compartiments étanches qui ne communiquent pas entre eux. Nous nous ignorons les uns les autres et nous nous méprisons à proportion. Les goûts, les sensations du marin, de l’errant sont un étonnement, parfois un scandale pour le sédentaire, pour l’homme de foyer.
Les artistes et les campagnards — surtout les chasseurs — quoique plus voisins que ne l’imaginent des esprits superficiels, demeurent aussi éloignés que s’ils habitaient des planètes différentes. Paris connaît mal la Province et la Province, Paris. Les sentiments des salons font se méprendre les gens qui n’y viennent pas ; ceux des siècles passés paraissent inouïs à nos contemporains.
Noyés les uns pour les autres dans un incroyable crépuscule, nous étouffons par suite de notre isolement ; nous en mourons. Pour un peu, j’emprunterais la parole sainte et dirais que « nous vivons comme si nous ne vivions point ».
Et c’est parce que « vous vivez » que, songeant à mon lecteur promené dans tant de scènes diverses, je pense à vous qui savez tout concevoir, et, privilège plus incomparable encore, tout aimer.
PENSÉE, QUI MEURS…
« Le pire de la mort c’est d’emporter dans la tombe des idées qui ne verront jamais le jour. »
(René Vallery-Radot.)
Un jour d’hiver où je me disposais à prendre le train de Brest, le garde entra dans ma chambre et dit :
— Monsieur, je connais une bécasse.
Vous entendez bien : « il la connaissait », pour un peu il aurait ajouté : « personnellement ». Cela vous étonne peut-être qu’il la connût si bien ; c’est qu’alors vous ignorez les habitants des bois. Et par habitants je veux parler non seulement des bêtes, mais aussi des gens, des gens qui les tuent — et qui les aiment.
Cet ensemble a ses codes, ses usages, forme — si j’en crois des impressions — une société très policée.