Le vieux brave homme de garde se serait fâché tout net si, journellement, d’une manière ou d’une autre, il n’avait été avisé des hôtes, fussent-ils de passage, à qui il prenait fantaisie de goûter l’hospitalité du domaine, surtout quand ces hôtes étaient gibiers de marque comme l’est la bécasse dans mon pays.

Il avait déjà rendu visite, une visite liminaire et prudente, à cette voyageuse un peu fantasque et très fugitive qui ne s’attarde jamais longtemps dans nos boqueteaux et préfère les doux climats humides du bord de la mer.

Il me dépeignit le lieu qu’elle avait choisi et je le vis tout de suite en pensée : un taillis déjà haut sur le côté d’une grande avenue déserte, tout au bout des bois, où coule, à petit bruit, sous beaucoup de feuilles mortes, un ruisseau large d’un doigt.

C’est que les bécasses ne se posent pas au hasard. Elles ont des goûts, des manies. Il leur faut un sol marécageux, sans herbes ni bruyères, qu’elles puissent facilement fouiller pour trouver des vermisseaux, ou tout simplement qui leur permette d’enfoncer leur long bec dans la terre et de rester là, béatement, blotties sous leurs ailes, à l’abri des importuns, sous la dépouille d’automne dont elles ont presque la couleur.

Elles aiment les endroits tristes et solitaires, « où il fait bon », comme les poètes maladifs. Sérieusement, je veux croire les bécasses poètes et philosophes, malgré un mauvais jeu de mots et l’avis de Belon, vieil auteur, qui les qualifie de « moult sottes bêtes ». D’abord elles voyagent beaucoup en fuyant les rudes hivers, la neige. Elles traversent la Russie, l’Allemagne du Nord, certains même prétendent l’Islande et la Norvège, se rendent en Turquie, dans l’Archipel, au Caire. D’où arrivent-elles, où vont-elles au juste ? On ne sait pas.

… Elles voyagent, donc elles voient. Les facultés de l’œil, au dire de Buffon, sont extraordinairement développées chez les oiseaux, plus que chez tous les autres êtres ; le même savant veut que l’oiseau soit plus sentimental que le quadrupède, que le bipède[2], et, entre les oiseaux, la bécasse particulièrement tendre :

[2] Discours sur la nature des oiseaux.

« Ces oiseaux, d’un naturel solitaire et sauvage, sont aimants et tendres. Quand la femelle couve, le mâle est presque toujours couché près d’elle, et ils semblent encore jouir en reposant mutuellement le bec sur le dos l’un de l’autre. »

Cet animal tendre est misanthrope. Il en va parfois ainsi des humains. Vous verrez peut-être deux bécasses dans le même bois, mais alors, sauf dans la saison des amours, elles sont aux deux extrémités opposées.

J’aime cette solitaire mélancolique qui a voyagé — retenu, comparé, j’imagine. — J’adore me la figurer telle qu’on la dépeint, blottie dans quelque coin à l’écart, savourant pour elle seule la volupté indéfiniment suggestive des visions passées.