Elle est symbolique : C’est un oiseau du crépuscule. Elle ne quitte guère ses bois que pendant le court moment étrange qui, durant l’hiver, précède immédiatement la nuit, à l’heure où le ciel, le paysage s’emplissent de ténèbres, où la lumière se réfugie, se concentre sur les feuilles, les feuilles rouges, orangées, qui éclairent alors les bois par en dessous, comme un puissant, un mystérieux vitrail posé à terre.
C’est cette lueur, cette lueur de rêve et de mort, c’est cette lueur-là qu’elle aime. Le jour trop éclatant blesse, dit-on, ses yeux extrêmement délicats.
A ce moment donc elle part, avec une régularité d’horloge, va errer par les champs, puis revient se coucher à son gîte. On la voit passer entre les branches fuligineuses, circonflexe, semblable à un énorme papillon d’ombre, à une chimère. C’est ce que l’on appelle la « passée » bien connue des chasseurs. De l’avis de certains, c’est à ce moment qu’elle est la plus aisée à tirer. Sitôt qu’on entend son lourd battement d’ailes, on met en joue, puis on l’entrevoit arriver au sommet des baliveaux ; elle va dessiner son crochet : On fait feu.
La bécasse constitue un coup de fusil en général difficile.
On est presque toujours obligé de la tirer « au jugé », sans viser. Car, quoique puisse en penser Belon, elle est très fine.
Avec elle beaucoup de vieux chasseurs perdent leur latin (et vous avez tort de penser que ce n’est guère).
Comme les preux de jadis qui ne rendaient leur épée qu’à un chevalier, elle n’entend pas être tuée par le premier venu.
Il lui faut des spécialistes, gens et chiens qui se consacrent à elle, ne veulent chasser qu’elle. Sans quoi, elle reste tapie à deux pas de vous, riant sous cape et sous son long bec, ou bien, « piettant » sous la feuille, elle court de toute la vitesse de ses pattes et va s’envoler à deux cents mètres du chien qui croyait la tenir en arrêt. Sa chasse est, à proprement parler, un art, et ses chasseurs, comme les artistes, sont exclusifs. Tout gibier, au prix de la bécasse, leur paraît une espèce méprisable, à peine digne d’exister.
Mon garde justement est l’un de ces fins chasseurs de bécasses. Et s’il vous dit quelque jour :
« Monsieur, je vas vous faire tuer une bécasse. »