C’est que vous lui avez rendu un fier service et que vous êtes de ses amis.

Mais, au fait, je ne vous ai pas présenté mon garde :

C’est un vieux soldat d’Afrique et d’Italie, tout voûté, les jambes arquées, comme d’avoir marché trop longtemps sous le sac. Il a généralement sur la tête un bonnet fait avec une loutre qu’il a tuée l’année du Grand Hiver, et ce bonnet a été mouillé, traversé, trempé tant de fois, a reçu, comme il dit, « tant de sauces du bon Dieu », qu’aucun été, qu’aucun feu ne le sèche. Il est toujours aussi humide que quand la loutre sortait de l’eau. Le brave homme a servi à Lyon, sous le maréchal Castellane qui donnait des sous aux gamins pour les faire monter à l’assaut des pâtisseries, du temps où l’on faisait sept ans, où il y avait des compagnies d’élite et où l’on apprenait à danser au régiment.

— Oh ! monsieur, mon lieutenant-colonel, il m’a fait « roucher » plus de misère pendant mes sept ans qu’un écureuil ne « rouche » de noix pendant toute sa vie.

Mais le colonel, quel homme ! Le lieutenant-colonel et lui ne pouvaient pas se voir ayant jadis servi dans la même compagnie en Afrique, le colonel comme caporal et le lieutenant-colonel comme fourrier. Le fourrier avait fait casser le caporal, de là datait une haine dont le régiment suivait avec passion les épisodes. Au premier rapport, le colonel avait dit à son sous-ordre :

« Souviens-toi que sur ce que je dis tu n’as mot à dire. »

A Turbigo des balles qui n’étaient pas autrichiennes avaient coupé les rênes du lieutenant-colonel au ras de ses doigts. « Ce sont les dettes qui se paient », avait dit tranquillement le colonel.

Les hommes avaient juré que le lieutenant-colonel ne rentrerait pas vivant de la campagne, ce qui ne les empêcha pas de le sauver sur leurs épaules lorsqu’à Magenta il eut la poitrine traversée.

— Monsieur, si j’avais voulu rester dans l’armée, je serais peut-être aujourd’hui bien haut !

— Pourquoi donc n’y êtes-vous pas resté ?