Il vous dit comment un blaireau nettoie son terrier la veille de toutes les fêtes de Vierge, vous apprend que si la chouette est un oiseau honteux c’est en punition d’avoir voulu donner sa plus vilaine plume lorsque tous les oiseaux s’accordèrent pour vêtir Notre-Seigneur mis en croix.

Il vous peint le sanglier brutal et obtus qui sait seulement foncer devant lui, le renard « moins fin qu’un vain peuple le pense », les ruses multiples et délicates du chevreuil, le lièvre enfin qui, sous son air de paysan placide, les passe tous en intelligence et en malice.

Penché sur leurs traces il disserte doctement sur leur espèce, leurs infirmités, leur âge. L’empreinte du pied d’un animal a moins de secrets pour lui que la main d’une jolie femme pour Mme de Thèbes.

Et quel œil, quelle oreille ! L’herbe froissée, la ronce écartée, la touffe de poil, la plume laissées aux épines, le cri reconnu entre mille, lui sont des indices précis et familiers.

Tout à l’heure, parlant de la passion exclusive des chasseurs, je les comparais aux Artistes, mais la comparaison doit se poursuivre : Par l’acuité de leur observation perpétuellement tendue, par la sensibilité étonnante de leur perception visuelle et auditive, les chasseurs égalent écrivains, musiciens, peintres et sculpteurs. N’est-ce point d’ailleurs M. Paul Bourget qui nous disait naguère : « La supériorité des descriptions de Tourguéniev s’explique par ses goûts de chasseur… Le bruit particulier qu’un oiseau fait avec ses ailes en s’envolant, une branche qui tombe dans une forêt, détails suggestifs d’un paysage, lui sont fournis par une sorte de mémoire physique instinctive. » Oh ! qui donc écrira un livre admirable intitulé : Du sens artiste des chasseurs ? M. René Bazin, peut-être.

«  — Monsieur, je connais une bécasse. Voulez-vous la tuer ? »

Si je le voulais ? Parbleu, bien sûr !

Depuis longtemps ce désir m’obsédait avec persistance. Seulement je jouais de malheur. Au moment où les bois deviennent enchanteurs avec leurs voiles de brume bleue, leurs tapis de pourpre, leurs fines structures grises se découpant sur le ciel, au moment où l’on dit : « Les bécasses ne vont plus tarder », pour une raison ou pour une autre, il fallait toujours que je m’en aille. Et mon désir grandissait tant à cause du gibier que du décor où il tombe.

Nous nous mîmes donc en route par un vrai temps à bécasses : Petit vent de nord-est, brouillard humide flottant autour des branches dépouillées.

Parvenus à la grande allée, nous avancions prudemment, étreints par cette espèce d’angoisse du gibier qui n’est pas loin et peut se lever d’un instant à l’autre.