— La tirer ? Mais je ne l’ai seulement pas vue.

Il paraît que ça n’est jamais plus long que ça.

Mon vieux garde murmure : « Ah ! mauvais, mauvais… maintenant va falloir la relever ! »

Pendant trois heures, trois mortelles heures, nous cherchâmes en vain, fouillant tous les coins, les recoins, les talus, les haies, les pieds de souches. Peut-être était-elle partie très loin, pour toujours, de ce coin où on lui voulait du mal ? Mais le bonhomme secouait la tête disant : « Ce n’est pas Dieu possible ! »

… Le jour tombait. Le paysage nu s’enlevait noir et net comme une gravure au platine sur l’horizon incendié. C’était le crépuscule d’hiver avec son silence, sa tristesse infinie, l’heure de la passée.

J’étais navré, découragé, rompu. Le vieil homme me prit par le bras et, me postant dans l’avenue, me dit à l’oreille comme si la bécasse pouvait l’entendre : « Il faudra tout de même bien qu’elle se décide ! » L’air s’épaississait. Je ne voyais plus le guidon de mon fusil. Tout à coup, à deux pas de nous, au bord du fossé, un lourd claquement d’ailes sous la taille surprit le chien lui-même. Elle était restée là, à se moquer de nous pendant que nous tournions tout autour.

Selon les préceptes, je mets en joue et dirige le canon en l’air vers les branches qui s’avancent sur l’allée… Une ombre passe :… « Pan »… « Pan »… Une voix triomphale s’écrie derrière moi :

— « Elle y est !… Monsieur, vous m’auriez donné vingt francs, vous ne m’auriez pas fait plus plaisir. »

Déjà Nestor la rapporte, palpitante, dans sa gueule. Et fiévreux, tout surpris moi-même de mon bonheur, je la prends dans ma main : Oh ! le joli oiseau roux, semé de hachures noires. Elle n’est pas morte : elle a seulement l’aile brisée. Elle tient sa tête droite, son bec pointé en avant, et son regard s’en va dans la direction du bec, au loin, vers les espaces où elle ne volera plus. Il y a des évocations dans ce regard, des souvenirs, mais surtout un grand calme, une sorte de stoïcisme en face de la mort et aussi du mépris pour moi : Elle ne daigne même pas me regarder, moi, qui la tiens dans ma main, qui puis la faire mourir à l’instant… Le crépuscule se mire dans ces yeux-là, se reflète par ce regard qui lui-même est un crépuscule, crépuscule mystérieux et insondable pour les humains, même pour ceux qui, comme mon vieux garde, ont une vie d’études et d’hypothèses dépensée près des animaux.

… Ce regard qui dit : « Maladroit, tu m’as tuée par hasard, mais ce que je sais, ce que j’ai vu, ce que j’ai pensé, je l’emporte. Mon trésor t’intriguera et tu l’ignoreras toujours. C’est ma revanche. » Ce regard-là je l’ai déjà vu quelque part. Où donc ?… A Saïgon, à l’hôpital. Un légionnaire, qui mourait de la dysenterie, entre un marin que j’allais visiter et un artilleur colonial, deux bons petits paysans, sachant tout juste lire.