Le regard du légionnaire me frappa, et aussi un volume très usé qu’il tenait dans la main : les Pensées de Pascal. Curieux, je liai conversation avec lui : j’avais affaire à un ancien auteur dramatique que de ténébreux malheurs avaient désespéré et qui s’était engagé dans la Légion étrangère pour y finir. C’était une belle intelligence, magnifique même, quoique le nom qu’il me dit me fût complètement inconnu. Mais ils sont tant à produire dans ce creuset d’une effroyable activité qu’est Paris ! Un nom célèbre dans un groupe est inconnu du vulgaire. La première fois que nous causâmes ce fut des Illusions perdues de l’immortel Balzac.

— Ah ! monsieur, me disait-il, quel beau livre ! Si vous écrivez jamais, méditez-le ! D’Arthez s’écriant : « La gloire s’acquiert par le travail » et Dauriat, le libraire, répondant : « La gloire s’acquiert par douze mille francs d’articles et mille écus de dîners ! »

En l’écoutant, je songeais que peut-être seulement cet or et ces relations lui avaient manqué. Il était possible après tout que j’eusse devant moi une de ces intelligences qui, soutenues par la chance autant, souvent il faut bien le dire, que par elles-mêmes, font retentir un jour leurs idées, leurs « mots » de la rampe du théâtre sur le monde entier, se répercutent sur la marche de l’Univers.

Il n’avait peut-être manqué que les circonstances favorables de d’autres à ce pauvre soldat agonisant, perdu, ignoré parmi tous ces lits semblables au sien, pour devenir l’un de ces oracles. Des « reporters » l’auraient révéré ; une foule idolâtre aurait recueilli, commenté ses moindres paroles, ses moindres goûts, ses moindres actes.

Je ne pouvais m’empêcher d’évoquer la phrase que Barrès fait prononcer à un Maître[3] : « … Soit, nous aimons le succès dûment enregistré et mentionné… Berthelot m’affirme qu’il y eut parmi les alchimistes des intelligences de premier ordre, des génies en puissance, à qui il n’a manqué pour être les véritables serviteurs de l’intelligence humaine que d’être reconnus par elle, en un mot « d’avoir du succès »… Un esprit assez grossier sera réellement un génie s’il en remplit l’office devant l’Humanité. »

[3] Huit jours chez M. Renan.

Faute de cette renommée, de cette « maîtresse fourbe d’erreurs » qu’était cette intelligence pour les deux voisines ? La sentaient-elles supérieure à la leur ? Il ne faudrait pas l’affirmer. Même les noms les plus justement célèbres percent-ils jusqu’à la masse ?

Il me conta à ce propos ce trait plaisant :

Ses deux camarades s’ennuyaient tellement qu’un jour ils le prièrent de lire à haute voix le livre auquel il semblait prêter tant d’intérêt. Il dut tout d’abord leur parler de l’auteur.

— Pascal, qué qu’c’est que c’t’oiseau-là ?