En voyant ce beau gars on avait de suite l’impression d’un tempérament puissant et docile, de ceux que les femmes flairent de loin, asservissent, puis font marcher à la cravache et à la botte jusqu’à ce que les malheureux crient « grâce », supplication qui, d’ailleurs, reste généralement vaine.


Au cours de sa vie maritime il avait connu beaucoup de ces liaisons passagères qui duraient le temps d’une station en pays lointain ou d’un embarquement en escadre : trottins des ports, malingres créoles des Iles à peau dorée et chaude, puis toutes les variétés d’Américaines, depuis les filles à demi-sauvages de la Pampa, qui viennent prendre contact avec la civilisation dans les maisons publiques de Buenos-Ayres ou de Montevideo, jusqu’aux opulentes créatures de Californie, chair d’exportation, pâture de ceux que rebutent les peaux jaunes, l’odeur musquée des femmes de l’Extrême-Orient.

Il avait expérimenté aussi ces dernières et donnait, de temps à autre, un souvenir curieux aux petites Japonaises, poupées rondes comme des lunes, corps pitoyables d’enfants, vêtues de robes de soie aussi belles que les fleurs de leur pays.


Mais maintenant il était las de tous ces lits d’aventure, de tous ces corps divers dont l’étreinte — il le sentait plus douloureusement chaque fois — n’avait ni âme, ni lendemain.

Il rêvait à présent de se marier, de vieillir tranquille et heureux, avec des enfants, si possible, près de ses parents qui habitaient une propriété, à la campagne.


Une année, en débarquant de l’escadre, il était allé passer là quelques jours avant de reprendre son tour de départ sur la « liste », dont les chances allaient bientôt rouvrir pour lui les chemins incertains de la mer. Il ne redoutait pas cela, diable ! Il éprouvait au contraire, une fois parti, une volupté profonde à se sentir très loin. Puis il aimait son métier et commençait à le connaître, de sorte que les bons et les mauvais hasards de la navigation en campagne le tentaient.

Seulement, fils de terriens, une hérédité paysanne lointaine, lui faisait aimer aussi la campagne de France. Il lui savait gré d’être une belle et robuste terre, féconde après tant de siècles de moissons. Il se plaisait à regarder ses champs bornés d’arbres, de haies, peuplés de gens aimables, ses horizons courts, remplis de choses harmonieuses, anciennes et nouvelles, fondues ensemble, qui disaient la stabilité du pays, la continuité de l’effort, commentaient ce mot magnifique : la durée. Jamais il n’avait la sensation d’y être un petit insecte isolé, éphémère, comme dans certains autres grands espaces de terre ou d’eau qu’il avait vu s’allonger, indéfinis, implacables, sous d’autres cieux.